Elen Riot  

II. Sur la route

 

 

Daniel connaît bien le chemin : « Tu suis la route de goudron, toujours tout droit, tout droit c’est le plus court chemin, il en sait même la couleur, son grand bleu noir sous le ciel creux, et puis plus grise, usée comme un sarreau de toile, tu la suis entre deux champs plats, jusqu’à l’église, simple, en bois, peinte en blanc sous son toit gris. Il y avait là de pauvres maisons et de pauvres gens et ne reste plus que des champs, des champs en terre sous le vent, ici la dame blanche attend, elle est devant le cimetière pour nous conduire et nous guider. Lisbeth sait tout, pas dix ans qu’il est parti, et elle, de temps en temps, elle entend qu’il lui dit : « La terre a été remuée, sous mon banc, qui est enterré ? ». Elle nous salue et puis commence son récit, parle de l’île de Bergman : « Cet homme n’y était pas né, comme vous savez, il n’y avait pas de famille, mais il a choisi cet endroit, et quand il explique pourquoi, que dire, qu’est-ce qu’on y comprend, que l’île rend bien en noir et blanc ? C’est un propos de cinéaste. Toujours est-il, toujours est-il, qu’il fut enterré sur cette île, dans ce petit cimetière tranquille, sa tombe y est grande et sans croix, parfois y résonne une voix, ici chante et ici chanta, ici chanta, ici le chante : « Blanche la neige et bleue la brume, bleue la nuit et blanche l’écume » et d’autres fois, s’entend aussi : « Mon petit livre est retrouvé, mon petit livre m’est retrouvé. » Sur ce elle tourne les talons, d’un petit geste de la main, en nous indiquant le chemin, elle reprend : « C’est qu’ici, c’est une terre où les mots disent ce qu’ils disent, où tous les dieux se nommaient « mer », se nommaient « ciel », ici veillent en sentinelle non pas le sphinx mais les raukars qu’on a nommés  « le loup », « la cafetière » et aussi la « tête d’idiot » (elle nous regarde bien en face, malheur à qui oserait rire, et elle ajoute) : « Comme chez vous, le jour s’y voit le lièvre roux, la nuit l’étoile luit dans la mer, l’été, s’y fête la Saint-Jean l’hiver, la Saint-Nicolas, en tout temps, dans chaque cour de ferme la hache à fendre le bois, sur chaque table le couteau au manche de corne, planté dans la grigne du pain, et par temps clair l’on aperçoit au loin les landes sèches, les alvars tout là-bas, d’où les drakkars prirent la mer, pour les Hébrides, vous savez, pour les cairns de Skigersta, vers les blackhouses de Garenin, les champs d’Adabroc et de Ness, d’abord, c’était là-bas, aux Orcades où Bergman voulait tourner, et puis c’est ici qu’il resta, ici où rude rugit le flot, ici où, au cœur d’un vert maelström, de nouvelles îles ont surgi, pointant leurs têtes nouvelles nées là où les barques vont gréer, où elles passent, par ce dédale d’îles et d’eau, bercement lent que seule une houle pure interrompt, venue du plus loin du plus loin, d’où Freyja veille au firmament, où ses sœurs, longues, sur l’onde s’étendent, parfois résonne encore leur voix, je ne sais pas si tu l’entends, ici chanta et ici chante, ici chante et ici chanta.