BABEL HEUREUSE

SUIVANT

Marie-Hélène Gauthier

Présentation de l'article

 

"Du vœu de simplification de soi à l’art, une trajectoire est envisageable, qui ne doit pas être de dénaturation, mais de déploiement libre de l’être profond d’un homme reconquis dans la justesse de ses modalités d’expressions. L’art dans la solitude, et pour soi-même, dans une lecture affûtée, un compagnonnage fidèle de livres choisis, le jeu des encres et des gravures, l’indifférence naturelle de la peinture, l’abandon de l’édification littéraire pour l’envol gratuit de la note, la désertion de l’effervescence parisienne et de « ces amitiés compétitives qui rendent intéressants mais font douter de la communication », où l’on ferme les sens au langage que la nature vous demande de tenir pour elle, et ce réel auquel l’homme est le seul à pouvoir donner la parole : cet art à inventer, comme art de formes et forme de vie. Il place Georges Perros au plus haut point d’union de l’intention philosophique et de la sensibilité artistique: une esthétique (aisthétique) du soi, aux prises avec les différences de l’Autre, l’indicible de l’être, des êtres, des hommes, et du soi lui-même, autre en soi, le seul combat qui vaille, la seule forme à configurer. « Ce n’est pas pour être lu qu’on écrit. Pour être vécu, un peu »

Georges Perros ou l’écriture de soi

 

 

 

Aborder l’œuvre d’un homme qui refusait la pose littéraire, y compris dans les retranchements confidentiels de la « littérature en petite culotte », pour tenter d’y voir l’immense effort d’écriture et de vie obstinément déployé dans la résolution de donner forme à la matière la plus intime d’un « niveau d’eau mental », d’une liquidité interne réfractaire à toute solidification étrangère, poursuivre la constitution d’un langage de soi chez un homme qui croyait le langage déserté et le soi improbable, déposer ainsi l’œuvre protéiforme d’un noteur invétéré, d’un homme de lettres foisonnantes, de poèmes insitués, de chroniques époustouflantes, retourner sur elle-même, encore, l’écriture d’un homme qui avait fait le presque vœu de ne pas écrire, sauf dans ces moments d’absence à lui-même où la posture d’écrivain venait à glisser : cela peut sembler proche de la trahison. Il faut pourtant suivre ce risque de figer dans une configuration l’homme qui a pris soin de défigurer tous les rôles de composition, depuis l’abandon du théâtre jusqu’à son effacement hors de toutes les théâtralisations de la vie, qui aura cherché à s’installer au cœur de la parole, faisant vœu de décapitaliser le langage, d’appauvrir l’approche, de débarbeler l’humilité de la sensibilité, de simplifier l’arsenal de l’intelligence, dans le nu d’un langage et d’une pensée qui ne font que se chercher en essayant de rendre justice à la nudité d’une quête justement épousée.

 

 

Le fil sous l’anecdote, le sens d’une trajectoire et d’un souci de soi-même

 

Très tôt, dans une lettre adressée à Jean Grenier, Georges Perros confesse l’ambiguïté constitutive de sa nature, mais qui ouvre la voie d’une dynamique existentielle fondamentale. La simplicité n’est pas son fait, dit-il [i], mais on « n’est là que pour simplifier, se simplifier ». Seulement, à ce vœu de dépouillement qui n’est pas sans rappeler le souci plotinien de sculpter sa propre statue en émondant ce qui touche à l’individualité la plus sensible, ou l’intention socratique de faire régner l’harmonie ergô kai logô d’un homme dont le prix de la vie tient à l’examen soutenu d’actions et de pensées conformes à son plus haut niveau d’unité mentale, Georges Perros oppose la difficulté de l’entreprise. La vie sociale, et la fréquentation des autres, confesse-t-il, nous aident à gagner notre salut, mais à rebours, puisque tout nous invite à « chercher ailleurs le plus valable de notre nature », dans ce qui doit plaire, hors de la spontanéité et le déploiement dans la fluidité quotidienne d’une personnalité qu’il nous faut quitter, quitte à nous déplaire, pour gagner l’assentiment général, et la reconnaissance partagée de ceux qui ont subi la même métamorphose de la désertion consentie. Ceux qui, comme dans le roman de cet ami lunaire que fut Henri Thomas, et qu’il retrouvait dans l’incompréhension générale, sont des déserteurs, mais qui ne désertent qu’en se désertant eux-mêmes, dans l’espace d’artifices communément bâti. Georges Perros espère en l’amitié de Jean Grenier le coup de pouce d’une sollicitude qui devrait l’aider à se « tirer d’un malaise qui dure depuis que je ne sais quoi en moi s’est décidé à prendre le pas sur tout le reste ». L’anonymat de la désignation ne suffit pas à éteindre la force de la résolution : c’est être soi-même, « être un » [ii], qui détermine la visée finale d’un homme que n’indétermine que l’absence de tracé préfiguré du chemin à suivre, pour rejoindre cette identité espérée et manifestée. Mais la conviction ne faiblit pas, elle s’augmentera de la conscience de la vacuité de ses moyens, et de la fidélité à cette « sensibilité rétractile » qui donne à sentir tout ce que l’on ne veut pas, parce qu’hors de soi, hors d’un soi dont la frilosité des contacts répétés devrait indiquer la zone confusément, mais infiniment présente, appelante. Et si l’amitié signe un premier espace de respiration, l’art dûment restitué offre le lieu de la mise en œuvre de cette quête du soi, de cette recherche évasive, mais têtue de l’inspiration : « Il n’y a peut-être pas d’autres explications à l’œuvre d’art, expression des meilleurs qui n’ont pu résoudre autrement qu’en symboles leurs plus obsédants problèmes ».

 

Du vœu de simplification à l’art, il y a donc place pour une trajectoire, qui ne doit pas être de dénaturation, mais de déploiement libre d’une dynamique constitutive de l’être profond d’un homme reconquis dans la justesse de ses modalités d’expressions. L’art dans la solitude, et pour soi-même, cet art à inventer, comme art de formes et forme de vie, place Georges Perros au plus haut point d’union de l’intention philosophique et de la sensibilité artistique : une esthétique (aisthétique) du soi, aux prises avec les différences de l’Autre, l’indicible de l’être, des êtres, des hommes, et du soi lui-même, autre en soi, le seul combat qui vaille, la seule forme à configurer : « Ce n’est pas pour être lu qu’on écrit. Pour être vécu, un peu ». Une écriture du soi, mêlant l’art et le principe d’une sagesse philosophique, trouver l’être au-delà des apparences, sans nier l’être de celles-ci, mêlant l’écriture et le souci existentiel, mais arrimant son vœu de fidélité à la reconnaissance de l’épuisement de la pensée du système. Un trajet périlleux entre une intériorité gélatineuse, et une écriture à vocation de naturalisation, de déposition du matériau d’un moi central qui ne pétrifie pas ses chances de métamorphose. Un art fait de symboles, littéralement de réconciliations [iii] d’un soi recentré et d’un réel ressenti.

 

Et pourtant, cette écriture qui doit renaître en une configuration ajustée de l’individu qui s’y exprime, aux prises résonnantes avec les autres, le réel et soi-même, ne semble se donner que comme la néantisation de tout effort de figuration littéraire ou personnelle. Les lettres échangées entre Bernard Noël et Perros offrent à cet égard un remarquable témoignage du cheminement incertain, de l’interrogation tâtonnante de celui qui, pour s’être « fait un non », a commencé par subir les instants de « déflagration intérieure », de « stupeur organique », qui l’ont projeté hors de toute situation d’exister, dans un flottement éloigné de lui-même comme des autres. Georges Perros ne s’éprouve pas, et dédie à son correspondant l’exemplaire des Papiers collés qu’il lui réserve en écrivant « À Bernard Noël, ces fragments d’un corps, avec plaisir ». Avant que d’être une dissolution de la continuité littéraire, romanesque ou poétique, la note répond donc à la fragmentation d’un être en épreuve de rupture, en situation d’être « rupturé » (selon une expression de Paul Gadenne, que ne démentirait pas Perros), baignant dans la pluralité de ses visages internes, le flot d’une intériorité aquatique, le flux irrépressible de la monotonie quotidienne et de la diversité anecdotique. Mais cet emportement d’une fluidité épousée parce que recueillie dans un exercice de fidélité, dégage aussi les modalités de l’observation ascétique, et Bernard Noël rassemble très précisément les deux rives de cette vie dont l’unité sourd de l’aveu consenti de son écartement originel.

 

Les notes offrent ainsi, dans le « refus de la tricherie de la mise en forme », des « lambeaux de vie saisie vive », quelque chose qui dépasse l’écriture, et offre au lecteur la voix de celui qui est destiné à éclairer en se consumant lui-même. Parce qu’il ne fait rien pour durcir sa matière interne la plus informelle, aucun effort pour solidifier son mouvement le plus personnel, parce qu’il est frappé d’incapacité à organiser ses sensations en vue d’une finalité intellectuelle, Georges Perros s’éprouve dans la porosité de l’éponge, perméable à tout vent, fait usage de sa volonté pour affiner sa plasticité, évider la poche d’ignorance et de solitude qui puisse faire de lui-même le réceptacle de ce qui peut s’y déposer. Ses notes lui sont « consubstantielles », elles sont ses « négatifs », les dépôts d’un instant où le moi est investi dans la conscience d’être concerné par ce qui se saisit de lui, mais la vacuité du désinformé, le refus de soumettre au projet d’écrire la gratuité d’une parution, interdisent tout développement. La note dit l’être en réserve de son déploiement, mais frappe de mutisme l’écriture développante qui ferait valoir l’individu et ses efforts de figuration plus que l’événement qui viendrait investir de lui-même le langage dans sa plus légère épaisseur de matière littéraire. Ce sont des négatifs, parce qu’ils ne donnent qu’à deviner la silhouette d’une personnalité qui s’efface devant le paysage général de l’être [iv].

Parce qu’il maintient la précarité d’un entre-deux, d’un espace coulisseux entre la continuité organisée de la forme littéraire, et de la socialisation figurative d’une intériorité formatée, parce qu’il respecte le dénuement de l’informel de l’écriture et de l’intériorité qui s’épouse dans la mobilité de ce qui toujours devient sans jamais se figer dans un support identifiant, Georges Perros parvient à rendre dans l’écriture l’unité biologique d’un livre reproduisant la sienne, aquatique, fuyante, tissée d’un lacis de lignes à l’unité problématique, et le fragmentaire impuissant de la note, moyen de dire dépourvu de toute considération, et à naturaliser le langage en naturalisant l’être qui trouve le moyen de s’y traduire. Ramassés dans l’instant de la note, l’être en vie et la vie de l’être se disent fragmentairement mieux que dans la temporalité et le labeur du roman [v]. La continuité de la vie s’éprouve donc, curieusement, dans une verticalité du poème, de même que l’économie littéraire des haïkus, que Perros rêve de produire un jour, parvient à se saisir — comme le notait Roland Barthes — d’une pincée de réel. 

L’unité Perros est là, qui se dit en disant l’unité des êtres et de la vie. Le coulisseux donne le point de liaison de réalités disséminées, et convertit l’irréalité d’un être et de son œuvre dénigrée dans une réalité proprement « naturalisée », où semble se donner l’identité d’un soi parvenu au plus haut de soi-même, dans un lieu où s’assemblent la vérité d’un réel, des êtres, des hommes, et du langage. Une topique fusionnelle du sujet et de l’objet : « objectivité : subjectivité saturée ». Perros a forgé en lui cette place du « Rien » qui n’est « ni l’absurde ni le néant, mais un genre de disponibilité sans aigreur qui provoque la transparence ». Il a pisté ce lieu subjectif de la nudité, dans l’entretien du plus haut de soi-même, qui offre la chance d’un moment opportun, kairologique, d’un point de contact d’un soi resitué avec ce qui se donne dans, mais au-delà des apparences, quelque chose qui suspend le monde et les êtres à une raison d’appartenance, un silence où les intimités d’être se rejoignent pour se dire, et s’éprouver dans leur parenté naturelle [vi]. L’esprit plotinien, stoïcien, souffle bien là.

Parce qu’il a réussi à ne pas bouger, à demeurer dans la fidélité à cette disponibilité indéfinie, Perros a peut-être gagné le pari de la tendresse, cette absence de méfiance à l’égard de soi-même et du reste, comme la définit Bernard Noël, qui laisse les choses venir à soi, se muer en un langage non défigurant. Mais Perros ne pratique pas la tendresse jusque-là, et parce qu’il se consume d’une logique de défiance à l’égard de lui-même, qu’il cherche toujours plus loin le voisinage de l’absurde, le laisser dire et entrer dans la présence ne peut se jouer qu’à l’intérieur de la configuration d’un conflit à l’égard de soi-même. La seule chose qui le tienne en position de certitude, c’est de trouver le mode d’emploi de la vie qui en fixe le prix, et si l’écriture reste encore manifestation à deux doigts du « néant flasque », elle demeure, comme forme ultime d’un corps pris entre sa vie et sa mort, comme « la seule activité qui permette d’être vivant jusqu’à l’extrême bout de la vie » (Bernard Noël). Perros n’en démordra pas, pas plus que de ses amours conquises sur la navigation de l’aléatoire : c’est à Jean Roudaut qu’il écrivait, rendu muet à la parole vivante : « Faut aimer la vie ». Dans le Lexique, il écrit aussi que vivre est le seul risque, exercice. Son prix est dans son emploi.

Et il convient de ne pas traverser en l’ignorant le poids de la référence à l’exercice, cet esprit ascétique des anciens. Socrate et Plotin sont communément cités. Quand il pleut dans la « turne », dit-il à Bernard Noël, ce sont les Ennéades qui prennent, que Georges Perros lisait et annotait. L’exercice, l’askèsis des Grecs, décrit la tension désirante de la conquête du prix de la vie justement employée, d’un sens retrouvé dans l’absurdité de la gestualité humaine généralisée. L’ascèse est donc d’abord de refus, de rejet, de renoncement : « je ne me suis fait à rien, sans m’exclure de l’émotion d’être ». Renier, dénigrer, fuir jusque dans l’impossibilité du geste de l’écriture, toute forme de composition : « Mais j’oublie d’écrire, de t’écrire, de m’écrire », confie-t-il à Lorand Gaspar.

L’écriture marque donc le degré extrême d’investissement par le Rien, et la conversion de cette disponibilité dégagée dans la figuration renotée du texte de l’Autre, saisi dans toutes les formes de l’altérité qui offrent une présence d’être, réajustée. S’en prenant aux éditeurs, ces commerciaux du livre qui assurent la circulation d’une écriture soumise à l’individualité anecdotique, fermée à la chance du miracle po-éthique, Perros oppose la volonté de « vivre selon nos règles, qui ne sont pas les leurs ». Il convient dès lors de comprendre comment celui qui revendique l’esprit ascétique du « non » a néanmoins cultivé l’esprit de la règle, a pu traduire dans une écriture inventée, un chant du langage, l’écriture d’un soi, celle d’un soi vivant, d’un soi impatientant, d’un soi dans le mouvement, d’un soi dans l’ouverture sympathique au plus haut point de ralliement des choses, des hommes, de la poésie et de la vie. Et bien que brocardant l’intelligence des normaliens, l’impuissance des philosophies et des systèmes contre l’ouverture de l’intelligence oxygène dont il se sent pathologiquement affublé, bien que soucieux d’épurer le dit de tout ajout métaphysique, Georges Perros reprend à son compte, au compte de son langage et de sa vie, le principe même de l’ascèse des Anciens, et d’une certaine forme de souci métaphysique [vii].

 

Une constellation thématique : de la fuite hors de soi à la fidélité au soi, lieu passant de la parole vers l’être                           

 

La Lettre-préface et L’éloge de la paresse, publiés dans le recueil intitulé L’Occupation [viii], présentent de façon extrêmement ramassée la constellation thématique des choix et des refus qui auront conduit à ce qui a tissé l’âme d’une conduite, qui aura incliné l’œuvre d’une existence comme d’une écriture, vers la zone dégagée d’une inspiration possible, loin de la stratégie littéraire usuelle qui, selon un mot de Blanchot repris par Perros, ferait de l’inspiration protégée le lieu d’éclosion d’une œuvre incontestée.

C’est au contraire dans un moment de totale désinspiration, de respiration impossible, et d’absence de raison à soi-même et du soi-même au corps que Perros a fui, s’est physiquement libéré. Cet acte qui a présenté la force physique de l’éloignement a simplement suivi l’état pathologique d’un être « anesthésié, dans l’ignorance totale de mon corps, de mon toucher, de ma représentation » : un état de fracture sensible au monde et au soi. Mais ce manque, pour ne point livrer ce qui pourrait le combler, n’apparaît pas vide de toute justification générale, et si l’être mis en mouvement sent que c’est une ombre qu’il poursuit, dans la déshumanisation de sa vocation, il perçoit aussi le fil élongateur de son ambition finale : « Je tente de rejoindre ce qui me singularise par-delà toute convention, toute invention humaine ». Perros vit de l’observation obstinée de la distance de « l’intraitabilité invisible, sourde, inhumaine » de quelque chose qui interdit la réduction au seul moi quotidien. Le pathos se mue en passion, à cette soumission tendue de toute la vie, des amours et des choix, à cette « perche tendue au-dessus de moi, et toujours à cinq millimètres de mon élongation totale » et qu’il « faut agripper ». Perros a pris dans l’irrépressibilité de la fuite, l’occasion de la fidélité absolue à la volonté d’être tout à soi.

Mais cela est de trop forte exigence, les entractes ne se laissent pas abolir. Il nous faut retomber dans l’anecdote, et les mille instants de vie quotidienne qui composent le fil usuel du moi personnel [ix]. L’impossibilité de moyenner se commue en oscillation sismographique entre les obligations de la médiété et la vocation de ce qui la dépasse, la résignation à l’anecdote, et le refus maintenu de voir « l’anecdote profiter de ma difficulté interne ». Il faut tenir à distance le matériau central de tout ce qui peut le décentrer, gagner les chances de son adhésion à des formes d’expression ajustées. Il faut déterrer le meilleur de soi-même de toutes les catégories mineures où il peut être enfermé, et payer le prix d’une exigence révélée dans l’exercice, l’ascétisme, observés, pour comprendre la fluidité dynamique de l’esprit, et l’irréductibilité de son expression adéquate à toute facilité de « composition ».

Comme dans La nuit de Londres, et les mouvements arbitraires de la foule que l’observatoire permet de détecter, Georges Perros stigmatise le manque d’exigence, et l’endormissement dans une cinétique infinie, privée de conscience et de finalité [x], de l’élément réellement dynamique de la nature humaine, celui qui servirait « l’entretien du plus haut de lui-même » en respectant ce qui, en l’homme, « est irréductible à toute mesure inventée par tous ». « Reste l’homme, dont on ne s’occupe guère », et qui, généralement, « est de trop », de trop, précisément, pour ceux qui vivent bien d’ignorer la question. Mais dans un mouvement de réactivation socratique de la conscience, Perros, comme Henri Thomas dans sa façon d’univers romanesque, relance la question, et le tissage d’une vie à l’encontre de ceux qui « « profitent » de l’outrage fait à l’Homme ». Il s’agit de réanimer la question primitive, la question de l’homme pris à sa source et sa condition d’existence originelle, ce en quoi les lectures kierkegaardiennes sont, en Perros, fidèlement reconduites à leur obédience socratique. Perros évoque d’ailleurs dans cette même Lettre-préface la lecture des Anciens, dont on lui conseille la fréquentation thérapeutique. Oui, mais Perros est vivant, et c’est avec les vivants qu’il veut nouer les fils de sa vie et de son élongation. Le secours d’une rationalité naturalisée, offrant le recours de l’intelligibilité de l’organisation du réel et de ses lois les plus internes, lui paraît interdit. Quand la raison ne projette plus l’harmonie de ses modalités de fonctionnement sur une nature versée dans l’homogène et l’identité (ce qui anime en un sens toutes les cosmologies antiques), le foisonnement des systèmes proposés par la philosophie se trouve pris de court, et l’homme étonné reste dans la pauvreté de sa question.

La seule arme, qui est aussi l’instrument d’un degré supplémentaire de la dépossession, réside dans le langage. Les mots ont une puissance de dire, mais aussi de dénaturer, et pour celui qui comprend que ce ne peut être que dans le sérieux du langage, la sincérité de son emploi, la spontanéité de sa compréhension immédiate, que les hommes ont une chance de se trouver, eux-mêmes, individuellement, mais aussi dans une fraternité reconstituée, la maladie des mots empruntés, des « savants procédés de langage », a de quoi désespérer, et du réel, et de l’humanité. Le complexe de persécution peut gagner. De cela, Perros se préserve d’un réflexe de survie, qui est aussi le principe de l’ascèse dûment comprise : « Tôt ou tard, mon propre jugement sur moi-même l’a toujours emporté sur celui d’autrui ». Il y a quelque chose qui s’éprouve et se donne dans la résistance, qui reste irréductible à toute manifestation extérieure, et dont le respect fidèle fonde le souci d’un soi plus profond, plus haut placé, qui force à prolonger l’expérience, même utopique, parce que privée de formes d’existence, de sauvegarder « cette graine qui fait l’homme, et qui est à recueillir. Il s’agit de ne point la trahir, et d’inventer le langage de son juste déploiement, qui ouvre la parole au soi, en soi comme en tous ces autres qui font l’homme, pour réunir sur ce fond d’esseulement infini, l’homme et son langage, hors de tous les préjugés de la vie sociale (Socrate et Valéry en font partie) et des expéditions dialectiques, des transcendances passivement acceptées, dans le souci d’un art inaugural, celui des poètes qui ne jouent pas avec la musique des mots, mais celui de ceux qui, « forts-faibles » ont su faire de leur langage nudifié, l’espace de révélation d’une lumière si crue, qu’en elle un lieu se libère où l’homme resitué au plus haut de lui-même puisse être un lieu du dire l’homme et du réel rendus à leur point de vérité et de métamorphose essentielle. Un espace de nidification, d’éclosion de la graine d’homme, d’un réel devenu sensible dans une parole retimbrée.

Dans cette dépossession poétisante, l’homme doit faire de lui-même un lieu de passage de l’être repris en son énigmaticité originelle. Pris dans le souci de totaliser son moi, Perros se soucie d’abord d’acquiescer aux questions posées par ce moi à soi-même « aussi bien lorsque je vagabonde sur les rochers, lorsque je me « laisse vivre », élément passif dans le vent marin, que lorsque je m’épanche à l’encre bleue sur un feuillet. Qui m’empêche de hurler OUI ? » Il s’agit de faire vivre sa pensée dans un langage ressenti pour le dire, sans effacer la contradiction qui ne peut se résoudre que dans et par le langage, unique lieu de rassemblement possible d’une subjectivité composite, hiérarchique, évasée vers les objets offerts à son intentionnalité réceptive, seul lieu d’harmonisation possible de « l’immobilité nerveuse et l’adaptation au rythme contrarié d’une durée humaine », d’un soi immobilisé dans la fidélité à soi, et la mutabilité incessante de sa vie, d’un être pris dans son identité et son lien, essentiellement topique, avec toutes les altérités qui le traversent. Pour être « artiste de l’existence » sans trahir ce meilleur de soi rendu aux foisonnements de ses formes d’être, il n’y a que le lieu d’une parole érotisée par la sensibilité au vrai de l’homme et du réel.

Il fallait d’abord fuir l’identité falsifiée, redescendre dans l’humilité d’un quotidien dénudé, et sculpter la plasticité d’une ouverture sensible à un langage, un réel, justement réaccordés dans un soi, « élément pur dans ses manifestations extérieures, mais dont la pureté est constamment soutenue par la certitude d’un « archétype ». Perros, comme Socrate en un sens, fait passer par la question entretenue de l’homme le prix de la vie et de la réalité qui s’y rencontre. L’archétype, simplement, ne se soutient plus de la rationalité des édifices philosophiques, et la force de la quête n’a plus l’appui des réalités intelligibles et d’une raison maîtresse. Force-faiblesse d’une quête qui doit inaugurer les formes de son cheminement et de son droit d’être : « Je reviendrai quand je serai un homme fort — à ma façon. Capable de vous supporter, de me supporter. »

C’est ainsi que dans L’éloge de la paresse qui n’a rien d’une invitation à la détente, Perros dénonce la double religion exclusive des pouvoirs de la pensée, ou des forces du corps. « L’affaire de l’homme, c’est l’entre-deux », rejoignant les dimensions « métaxiques » des Anciens (de Socrate et d’Aristote principalement) qui veulent que l’homme soit tissé d’âme et de corps, et qu’il faille ne jamais oublier ce cadre hylémorphique qui veut que rien ne soit fait par l’un qu’il ne doive à la participation de l’autre. Il s’agit alors de forger l’harmonie, sans réduire, et soumettre le vœu d’accorder les rythmes de la pensée et du corps à une unité symphonique qui ne reste pas étrangère aux rythmes du monde qui résonnent en sensibilité. Parce que l’esprit est au monde, la pensée comme le corps de l’homme sont en mouvement perpétuel, livrés à cette dynamique incessante qui voue l’homme comme le réel à la chance de la métamorphose, dont l’acceptation recueillie doit s’évider en plasticité, d’une pensée questionnante, d’un corps en écoute, et d’un langage retimbré, à une réalité insituée, indicible, indéchiffrable, mais qui ne se donnerait pas à celui qui n’en soupçonnerait pas l’existence.

La paresse dûment comprise et dont Perros fait ici l’éloge, c’est la réduction au silence de tout ce qui se fait ou dit, de toutes les occasions de travail qui obstruent le passage aux seules choses qui vaillent d’être entendues. Cela dénoue toutes les règles héritées, déloge la citadelle d’un cogito assuré, fondateur de lui-même et des objets de sa pensée, cela dépossède du pouvoir de dire et d’une conversion assurée des langages, d’une traduction efficace de ce qu’est l’homme. Et si Socrate demeure bien la référence normative, c’est en raison de son souci de la norme, utopiquement située dans la réflexivité de la connaissance de soi, principe suprême de l’examen de toutes les interrogations soulevées et source régulative d’une « méthode indirecte » qui n’aborde les problèmes que par la réactivation du seul instrument d’investigation qui soit : la soumission scrupuleuse de tout ce qui est dit, pensé, reconnu, au partage des raisons qui fixe le lieu de rencontre des hommes au plus haut niveau d’être et d’honnêteté, avant même tout espoir de rencontrer l’objet de l’accord assuré.

Il s’agit ainsi de fixer dans la sincérité fondée sur le souci d’une vérité d’un soi en soi, le spectre d’un regard ouvert sur un réel problématisé. Le relativisme n’est pas loin, tel celui de l’Hippias majeur (que Perros évoque peut-être), qui pourrait concéder l’équivalente beauté d’une casserole et d’une symphonie de Mozart si dans la remontée sensible et dialogique une règle de beauté n’était un jour déterminée. Dans l’espace entretenu de la recherche partagée, seule se donne effectivement la communauté de l’esprit de questionnement et la conviction solidarisante que les forces conjuguées par ce souci d’un plus que ce qui est sont les seules armes qui soutiennent l’espoir d’accéder à l’éclat d’une vision, d’un instant d’ouverture au Sacré, que nul homme ne peut plus alors trahir. Tout soumettre au vœu nostalgique d’une telle vision, et cultiver la paresse, cette « retenue d’amour » qui élimine tout ce qui ne s’en réfère pas « au principe, c’est-à-dire à soi-même », et tracer l’acte héroïque, ascétique, po-éthique, de fidélité à « l’appel, et son irréalité plus forte que toute parole humaine. », voilà ce qui est en question.

La recherche du geste capable d’enregistrer les forces de cet appel et d’entretenir le passage ouvert par la paresse a le contour d’une écriture en quête d’elle-même et du soi qui s’y dit en disant ce qu’il reçoit : « Avoir le sens du sacré, c’est être fidèle à ce qui nous est fidèle, nous ignorant ».

 

Soi notant et notation de soi

 

Cette écriture en recherche ne peut se comprendre sans le double refus d’une « littérature trop piétinée par ceux qui se sont intéressés à la condition humaine » [xi] et du primat de l’intelligence rationnelle et de l’âme raisonnable. Les choses sont d’ailleurs étroitement liées, car l’intelligence raisonnante compromet les chances de l’instant d’une vision envahie, en dressant les édifices verrouillés, les murailles étanches d’une discursivité repliée sur l’achèvement de ses productions internes, mais frappées de stérilité. L’esprit souffre du remords de la vie qu’il ne saisit pas, dont il contourne l’évidence rivale en inventant des formes de maîtrise qui en délimitent le champ de légitimité en limitant les forces de son intervention. Rimbaud « anti-philosophe » était l’évidence même, capable d’entretenir la « tentation du non-savoir ; l’intelligence basculant de « l’autre côté» ». Perros, le suivant, se fait une « déraison », une déliaison des fils dialectiques qui tiennent emprisonnée une beauté dont l’intelligibilité désincarnée n’a plus corps de réalité. Il ne s’agit plus alors de pointer le scalpel de l’entendement sur une matière désossée, mais de remplacer la filiation de Hegel / Marx / Lacan / Deleuze, par la filiation poétique, dont la source première remonte peut-être à un Socrate rendu à ses intuitions les moins rationalisées (précisément dans un texte comme l’Hippias majeur), Hölderlin / Mallarmé / Rimbaud / Artaud, de retrouver le langage d’avant et d’après l’écriture, celui de la démunition, de l’occasion « d’un instant de posture euphorique », d’une offrande d’un moi sensible à la beauté qui n’est pas une forme, mais une sensation. Mallarmé réussit ce pari, de donner la résurrection par le verbe à ce qui est réfléchi poétiquement au lieu d’être figé dans l’inertie de la pensée. Dans Le cahier acajou, Perros affirme ainsi que « l’homme n’a de véritables, de sensibles contacts avec les choses et les êtres, que seul », cette solitude visant aussi bien l’esseulement d’un homme exilé des faux dialogues et d’une quotidienneté empruntée, que celui d’un homme rendu à sa puissance d’émotion nue, réceptivité dynamisée, é-mue, par ce qui dépasse les raisons et frappe de silence la prolifération des paroles mortes et l’amoncellement des livres dans les rayonnages des bibliothèques.

Reste le coup de grisou dans la forteresse : « Mais quelles frontières — et quels passeports — rendent possible le passage du quotidien au général ? Du rationnel à la montée dans le train qui passe sans jamais s’arrêter ? » Il faut vivre la question, érotiser le quotidien, s’offrir amoureusement à ce qui peut couronner la tension désirante de l’élongation, s’ouvrir au dépassant, pour connaître l’irruption possible d’un passage, dans la fugitivité de la vision qui fait la poésie : « et la poésie n’est autre chose que le relevé, sec, tranchant, impitoyable, de cette émotion sans équivalent immédiat ». Dans cette disponibilité amoureuse à l’ombre qui peut éclairer en se déposant, l’intellect est vécu « à son point de tremblement », et « dès lors volontairement inapte à se changer en système ».

Une écriture est à forger dès lors, loin des lois logiques, métriques ou linguistiques, lieu possible du dépôt d’un être unifié dans le libre jeu des facultés et des formes auxquelles il offrira une figuration sensible, dans l’euphorie d’une recomposition qui est aussi bien celle de l’unité du soi, que l’unité d’un rapport à l’autre, une « espèce de frisson dans l’être ». Cela frappe d’impuissance l’entreprise du livre ou du texte durable. Le langage doit recueillir sans compromettre les formes et les chances de la réceptivité : et ce qui sonne et résonne sollicite la parole inachevée, le plus petit point d’ancrage textuel, préservé de l’affectation des préjugés humains, proche de l’absence du galet et de l’indifférence du tableau, entre la liquidité ouverte du vers au matériau fluvial de l’être, et la clôture de l’aphorisme. Il doit ré-ouvrir sa puissance d’évocation en se détournant du matériel usagé, mésusé, du Je au Jeu, et vice versa. Il faut restituer dans le langage le pouvoir d’incantation de la parole, et la simplicité du texte visité.

Et cela, c’est à la note qu’il faut le confier, entre la mobilité du vers et le repli d’artifice des aphorismes recherchés. Car la méfiance à l’égard d’un langage simulé ne doit pas compromettre les forces de la tendresse : « Et qui sait si cette tentative de « déshumanisation » ne se devait d’être rectifiée, attendrie, par ce qui m’occupe, par ce qui fait et défait ma vie et que — malheureusement — rien d’aphoristique n’illumine ? ». La note offre ainsi la modalité « pathologiquement extorquée » de l’entre-deux littéraire, l’équivalent poétique de la méthode indirecte de Socrate, celle d’un être ouvert à la question, dépaysé et repaysé par le langage, absent et rendu à soi-même par le geste furtif et investi de la notation. La note est le résidu du refus de la fabrique aussi bien littéraire que philosophique ou existentielle. Elle célèbre la non-banalité du quotidien [xii]. En choisissant les mots les plus usés pour l’exprimer, elle ne plie pas sous l’anecdotique, mais respire en lui la possible présence symbolisée, elle décolle du discours pour rebrancher sur le monde alentour, elle efface celui qui la dépose, et passe le relais, écrit quand il sent qu’il passe et que ça passe par lui, dans ce trou évidé du langage, devenu plénitude d’une présence d’être. La note, c’est l’ouverture à la fluidité du lacis des sens et du sensible, le renoncement au « génie singulier », à la composition d’un soi replié, mais l’expression d’un être oublieux de lui-même et qui se dit en se laissant travailler. Une note, ça ne s’écrit pas. « Je me suis de trop », c’est l’obsession du rien absolu, du soi devenu béance offerte à la présence.

C’est le geste d’écriture « qui engage le plus d’éléments dans son mouvement », dans le mouvement d’un être que la vie, les autres, lui-même, le ciel, et les événements (l’anecdotique) ne finissent pas, et qui cherche dans l’un « des rares exercices (l’ascèse) qui exigent de l’homme une volonté singulière », la traduction si difficile d’un être en état de conduction, la justesse d’un dire, de pensées, et la « solidification de leur «liquidité naturelle» ». En ce sens, la note se trouve définie par sa gestualité, celle d’un exercice pratique et spirituel que l’on ne déploie pas pour un soi égotiste, mais pour atteindre « une région de nostalgie inhabitable », d’une langue dont le principe nous échappe, et la passion d’être demeure. La note est ce qui permet de rentrer chez soi, dans sa matière, mais aussi dans la brèche de sa meilleure solitude, qui nous ouvre à la douleur d’un contact, au murmure de ce qui frôle notre vie, où l’on rejoint cette patrie interne qui noue les fils serrés de la parenté d’un soi exhaussé et d’un réel révélé. « Il y a dans l’acte d’écrire un reflet secret, un espoir dévoilé, un don confiant de soi qui force le respect », « L’essentiel n’est pas de décrire — mais de s’écrire pendant, grâce à la description, au risque de signifier, de signer, de saigner — le néant. ». Dans la note comprise comme cet exercice de vie, l’absence au plus bas de soi-même, au moi personnel de l’anecdote, et la tension désirante vers l’occasion de la présence dans les forces rassemblées au plus haut de soi-même, offrent le séjour d’une reconnaissance de la présence de l’homme au monde, et d’un monde rendu à l’homme dans sa parole. Socrate et Plotin rassemblés dans une métaphysique po-éthisée loin de toute « éthique ordinaire ».

Ainsi, le rapport au soi, de Perros, est traversé d’une ambiguïté très serrée. La lucidité, puits de souffrance, et qu’il aura tout fait pour éviter, porte d’abord sur l’inexistence d’un soi-même, l’impossibilité de s’habiter en n’étant ce soi que simplement. Parce qu’il n’y a rien de plus compliqué que d’être simple, et qu’il faut pour cela en avoir le soupçon, la volonté conséquente de « desquamer », de déclarer la « ruine d’un certain moi-même », et de libérer ainsi la possibilité charnelle de l’attente d’un soi, très longue à se déclarer, flottant dans un « coma de juste mesure », « fente de liberté exacerbée », dans ce lieu de réceptivité qui naît du refus de céder à l’impatience de la concrétion dans des actes prématurés. Car le problème n’est pas de rompre la solitude, et d’abord avec soi-même, en revêtant des formes dont la biographie personnelle de chacun et les amours anecdotiques nous offrent commodément l’emploi, mais de faire de ses amours l’objet d’une discipline, ce qui suppose que l’on se mette en quête de la source régulative d’une forme d’être qui n’existe pas [xiii]. La nudité de la meilleure solitude offre la condition nécessaire du dépouillement, de l’ascèse, qui cherche l’humain en soi, lequel ne consiste pas à parler de soi, mais à essayer « de réduire à rien une présence motivée par les entours ». Le soi devient l’objet d’une conquête où ce qui se gagne [xiv], c’est la possibilité de rentrer non dans une forme, mais dans son être, devenu cire adéquate pour l’empreinte de l’être en général. Nulle introspection donc, dans la note, mais soumission à la néantisation, à quelque chose de fluvial, à la métamorphose, au devenir qui donne plus à être que la vaine recherche d’une essence immuable, le plus beau d’un navire étant dans son sillage. Mourir à l’illusion d’un noyau dur de soi-même pour renaître en coulisse, gagner à la nage cette « crête suprême de la Pyramide homme ; dont nous sommes le dernier signe concret ». « Il faut s’engager en soi-même », mais hors de l’anecdotique en soi, à hauteur de l’exposition à tous les vents, de ce lieu qui n’est autre que celui de la poésie.

Perros le dit très clairement à travers ces oscillations multiples et qui peuvent paraître contradictoires, entre le dénigrement d’un soi inexistant ou mythique, et l’invitation à se resserrer sur « cette chose plus en moi-même que moi », à la volonté de vivre selon, grâce à ses lois les plus internes, qui ne soumettent à aucune idéalité d’un entendement ou d’une éthique rationnellement constituée, mais à la disponibilité du lieu de la réceptivité la plus aiguisée à ce qui dépasse notre historicité la plus quotidienne. Nous sommes « entre nous, pendant le temps de nos vies respectives », « nous sommes avec nous, hors de l’anecdote d’exister », ce passage de l’espace social à la communauté d’êtres dont les déserts respectifs communiquent dans la plus haute vigilance d’être signe l’entrée en poésie : « espace-lieu qui nous ignore », où réside, ignorant, mais soucieux de lui-même, le poète qui « accepte d’être l’esclave attentif de ce qui le dépasse ».

Et cette idée qui n’en est pas une, parce que dans une interrogation proprement heideggerienne, Perros se demande où pourrait se situer le fondement certain de quelque chose, tandis que dans un éclair d’ignorance socratique, il se soumet à l’absence de métrétique de ce qui est (précisément la quête de ce qu’est le beau dans l’Hippias Majeur), le respect de cela même qui nous dépasse, et nous recentre comme réceptacle sensible du dépassant, nous donnent la mesure de ce que nous sommes. Car nous n’avons rien à dire, confesse Perros, aucune intelligibilité à débusquer, moulée sur les armes de l’intelligence, tandis que la nature, elle, dans son absence aux hommes, dans sa présence ajustée à elle-même, a réellement quelque chose à dire qui requiert le langage humain, pour donner la parole aux absences du galet et de l’arbre, comme tout fragment de réel saisi dans le silence d’un tableau qui ne dit rien, mais remet en présence. « Toute la dignité des hommes est dans la sacralisation des choses ». L’homme est conducteur du réel, passage dans le langage du mouvement fluvial qui le porte au-devant d’elles et de leur entrée topique dans l’éclat du poème ou de la note qui les signifient. « Trois marches pour dégringoler /Dans l’ombre des choses humbles /L’odeur de la réglisse, du pierrot gourmand /De la semelle de caoutchouc /De l’essence /De la vie. » (Poèmes bleus)

Il y a ainsi quelque chose de tout aussi intraduisible dans le langage, c’est sa force même dit Perros, comme celle de la nature. « Il y a de la nature dans le langage. Aucun naturel. De la nature. Pourquoi signe-t-on ce qu’on écrit ? » L’écriture d’un soi bien compris, c’est-à-dire perdu à tout principe de clôture sur soi-même et l’organisation architectonique de ses facultés, est celle d’un soi ouvert au passage d’un événement qui se fait lui-même langage et se réfugie dans ce qui se donne comme son entrée en poésie [xv]. « L’art n’a de sens que s’il exprime une présence humaine vierge — autant que possible — Que s’il prouve que son évidence rejoint celle des forces naturelles » [xvi].

La poésie vit de son indomptable nostalgie de l’unité, rationnelle, de l’esprit, psychologique, de l’âme, cosmique, du réel, religieuse, de l’humanité. Mais pas plus la soufflerie des Grecs que le christianisme qui a replié la question sur la destinée humaine, ne peuvent offrir désormais ce fondement d’une appartenance de l’homme à la nature. Le temps n’est plus celui de l’édification des cathédrales où l’homme vivait près des dieux, le temps n’est plus celui où la pratique ascétique des exercices spirituels permettait de gagner en nous le point de communication de l’essence des hommes et de celle du réel. Il n’y a plus de fondement ontique à la religion ou à l’ontologie, mais le souci métaphysique demeure, de percer l’insignifiance des apparences et de rendre son chant au miracle de la présence humaine dans une nature indifférente [xvii] : c’est l’œuvre de l’art pour celui qui, citant Chesterton, continue, mais sans Dieu, de poursuivre dans le caillou, le tableau, la fleur, les morceaux d’un message brouillé, les traits d’un visage oublié, et dont l’unité en souffrance implore un langage d’enregistrement [xviii].

C’est de ce côté-là que Perros cherche l’écriture du moi, de son élongation, tendue vers le « poème de l’homme sans poème, mais gorgé de poésie ». L’écriture reste « un acte religieux, hors toutes religions », en quête de ce « qui fait corps avec notre fragilité essentielle », « où forme et fond s’étreignent pathétiquement, au point central, au cœur du miracle de vivre », où la littérature ne se dissocie plus d’une saisie d’un soi investi de réel et d’un sens réfléchissant [xix] : notre premier instant de solitude consciente, qu’ont habité les « grands oiseaux du sacré ». Dans la solitude silencieuse, plaine ouverte au passage des mots et du langage disant ce qui vient l’habiter, le poète vit dans son être démuni la puissance de l’erôs antique dont les forces, accroissant celles de l’homme qui s’y voue, permettent la capture de ce qui ne se donne pas autrement. La vérité du poème ne tient pas à l’anecdote, ce qui fait le jour de l’anecdotique en l’homme, mais au langage branché sur notre absolu, hors de tout ancrage dans l’aisément repérable de nous-mêmes, dans « une région (L’autre région des lettres à Maxime Caron) qui remet toutes les autres vies en question, pour enfin savoir ce que parler veut dire ». « La poésie nous solidarise en nous retirant ». Il faut donc mourir à un certain soi-même, à son intelligence, aux mots toujours reconduits à des choses convenues, faire socratiquement aveu d’ignorance et s’offrir encore socratiquement à cette maladie de la peau qu’est l’amour, offrant sa disponibilité tactile à ce qui vient la frôler, une oreille alertée à toute magie de configuration, et entretenir dans ce meilleur de soi, l’érotisme, nerf poétique, fil électrique qui fait résonner le cœur des mots et, en eux, le creux d’une présence d’être, dans le repli d’un négatif à déplier, un jour, peut-être [xx].

C’est aussi de cette façon que Perros cultive cette graine qui fait l’homme, l’homme en puissance dans l’homme, en un déploiement qui ne soit pas dévoyant [xxi] : ce n’est pas comme projet, comme advenue à soi-même d’une identité librement décidée, mais comme fidélité à l’être essentiellement coulissant de l’homme, du soi en lui [xxii]. « Poésie, c’est impossibilité d’être quoi que ce soit dans un monde qui ne cesse de nous demander notre identité. Notre fiche de futur dégringolé. L’intérêt est ailleurs. Sur la terre. Mais ailleurs. Sur la terre. Cherchons ». Il faut ainsi retrouver la rue, celle de ceux qui n’ont d’opinion ni politique ni métaphysique, et se mettre en quête de la parole, de celle qui se « développait dans l’usine organique — soufflerie — des Grecs », perdre de vue l’assise du savoir, d’un soi qui se soutenait de lui, et se lever, s’élever toujours vers le lieu ouvert dans le sujet où le langage rendu à lui-même, non pas  véhicule de l’essentiel, mais phénomène ménageant le passage de cet essentiel, bourré de silence, se commue en poésie, dont la note, le vers, ne sont que le dépôt écrit, dépôt de soi-même en état de poésie. Les « grands oiseaux du sacré » nous élèvent en nous-mêmes, dans cette ascèse érotique et po-éthique qui nous ouvre au lien, indicible, du soi en l’homme et du monde. Citant Brice Parain, Perros choisit cette phrase, qui réunit Socrate, l’erôs, et l’ascension au plus point de l’être et de la vie, dans une parole toujours échangée, toujours revisitée, vitalisée, celle d’une écriture de soi, en instance de Poésie :

 

« Et s’il n’y avait vraiment dans la vie qu’une chose qui valait mieux que le reste, parce qu’elle était son sens et sa destination, c’était la défaite de la parole avec l’avènement  de ce que les mots ne parvenaient jamais au mieux qu’à suggérer ou à faire regretter, cette sorte d’épanouissement dans la nécessité qu’on appelait l’amour. »

                                   La mort de Socrate.

 

 

[i] Correspondance Jean Grenier/Georges Perros, 1950-1971, éditions Calligrammes, 1985, 24-26.

[ii] Texte datant du voyage au Caire, et de 1950, Pour ainsi dire, finitude, 2004,153.

 

[iii] En suivant la signification originelle du mot.

[iv] D’où la richesse de la thématique de l’enroulement, récurrente chez Perros, notamment dans les correspondances avec Michel Butor, 134, Maxime Caron, L’autre Région, éditions finitude, 2002, 20, et dans Pour ainsi dire, 174 : « Ce serait donner à croire que je travaille. Non. Jamais. Simplement le suis-je, travaillé, en permanence. Il se trouve que se détachent, de temps en temps, et n’importe où, n’importe quand, ce que je pourrais appeler des peaux dont le dépliement me donne à lire ce que je transcris tant bien que mal, dans ma langue. »

 

[v] Où le personnage se dilue dans la matière, Pour ainsi dire, 52.

[vi] « Il doit donc y avoir une  ligne d’horizon où les différences s’abolissent en s’épousant », Correspondance Brice Parain Georges Perros, (1960-1971), Gallimard, 1998, 349.

[vii] Une vie ordinaire, collection Poésie/Gallimard, 1996, 136-137.

 

[viii] Éditions Joseph K, 1996.

[ix] « Georges Perros : l’individuel et l’anecdotique », in Alkémie, décembre 2009,104-126.

[x] Voir P. Sloterdijk, La mobilisation infinie : vers une critique de la cinétique politique, Seuil, collection « Essais », 2003.

[xi] Sauf indication contraire, et parce que l’œuvre est trop vaste, trop cohérente, et qu’il fallait choisir, les citations ici présentées sont empruntées aux Papiers Collés.

[xii] Voir la lettre très importante où Perros explique la nécessité d’encadrer l’insignifiant par le pas banal,  L’Autre Région, 23-24.

[xiii] « Quelque chose en moi ignore tout de « ma » vie, un fil qui traverse, indemne, l’anecdote ; dont je me détacherai à la mort », Correspondance Brice Parain Georges Perros, 151.

[xiv] « Il faut vivre comme notre plus haute et plus impossible exigence nous commande de vivre », Pour ainsi dire, 12.

[xv] « Il faut que l’homme s’écoute, en son centre. L’intermédiaire est en lui. C’est ce no man’s land qui est proprement humain », Pour ainsi dire, 161.

[xvi] « Il y a toujours quelque chose d’illisible dans un poème (digne de ce nom). L’illisible, c’est le poème lui-même rendu équivalent à la nature. », Échancrures, in L’occupation, éditions Joseph K, 1996, 53.

[xvii] « J’ai idée que la poésie se trouve par là, dans une région de flamboiement, entre l’éthique et l’absurde… », L’Autre Région.

[xviii] « Tout est beaucoup trop lié à tout. », Correspondance Brice Parrain Georges Perros, 233.

 

[xix] « La poésie, seule, et rarissimement, touche le ciel véridique », Pour ainsi dire, 25.

[xx] Voir les deux très beaux passages de Pour ainsi dire, où Perros décrit la récompense de celui qui constate, quand il se décide à rentrer chez lui, « que le monde qu’il a vainement poursuivi lui apparaît dans sa pleine clarté », et « Je refuse. Je refuse. Je refuse. Reste l’homme. Et tout ce que j’ai refusé sous le jour anecdotique se présente à moi en illumination. Mais j’ignorais tout de cette récompense. », 159.

[xxi] « La poésie, c’est ce lien invisible entre les hommes qui savent annuler leurs affaires personnelles, leurs goûts mineurs, et nourrir en commun cette âme qui est en nous, dont on rougit parfois tant elle paraît importante à la plupart », Ibid., 167.

[xxii] Parce que « l’espèce humaine est d’origine poétique », Ibid., 122-123.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Marie-Hélène Gauthier

 

Marie-Hélène Gauthier, ancienne élève de l’ENS de Fontenay-aux-Roses, agrégée de philosophie, est Maître de Conférences Habilité à Diriger des Recherches à l’Université de Picardie Jules-Verne (où elle enseigne, à l’U.F.R des Arts). Elle est l’auteur d’ouvrages et articles sur Aristote, mais aussi d’esthétique littéraire, et notamment de la Poéthique : Paul Gadenne, Henri Thomas, Georges Perros, paru aux éditions du Sandre, en 2010, et plus récemment de L’amitié chez Aristote : une mesure de l’affect, éditions Kimé, septembre 2014. Elle est membre du Centre de recherches en Arts et Esthétique (C.R.A.E.).

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