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Elena Truuts

Présentation du projet multimédia #Prosescontreproses

 

Initialement, « Proses contre-proses » était un ensemble de textes courts, écrits en français par Elena Truuts, auteure d’origine russe et estonienne, qui a longtemps vécu en France où elle a fait sa thèse sur l’œuvre théâtrale de Nathalie Sarraute.

 

 

Elena Truuts : « Les questions que l’on me pose en rapport avec mon activité d’écriture concernent le plus souvent la langue d’expression choisie. « Mais pourquoi écris-tu en français ? Pourquoi n’écris-tu pas en russe ? » Je laisse le plus souvent sans réponse ces interrogations de mes interlocuteurs russes, français ou d’autres nationalités (encore cela dépend-il de la manière dont elles ont été exprimées). Il ne s’agit pas d’une nostalgie de la langue française, puisqu’elle reste ma langue de travail et de communication, ni d’amour de la langue française, car mon rapport au français demeure empirique et très concret. On pourrait parler d’une écriture-recherche qui fait partie de mon appropriation créative de cette langue française qui m’échappe et m’appartient en même temps. De plus, j’ai si longtemps étudié les approches théoriques du langage et du poème à l’université que certaines problématiques que j’ai abordées dans ma thèse surgissent à travers mon écriture. Il y a, entre autres, celle du genre littéraire ou celle de la distinction entre la poésie et la prose. « Proses contre-proses » est bien plus qu’un titre d’un recueil ou d’un projet multimédia, c’est pour moi une définition d’un genre. En effet, cette écriture — où il y a une tension entre ce qu’on s’est habitués à appeler la poésie et la prose — explore la langue française dans son altérité et les notions comme, par exemple, le quotidien, le fait divers, le féminin et le masculin, le subjectif et le collectif, l’identité et l’altérité.

Le reste relève de l’inexplicable et de la vie de tous les jours, qui, elle, m’inspire beaucoup. Je suis très à l’écoute à la fois des instants sensibles et des événements réalistes de la vie ordinaire. Justement, la première vidéo poétique du projet multimédia #Prosescontreproses, « Septembre », est purement accidentelle. Je voulais offrir un cadeau d’anniversaire original à un ami, JF Cécillon, quelqu’un qui travaille dans les domaines de musique et d’art, un être non dénué de sensibilité, tant s’en faut –, un cadeau qui soit à la fois décalé, en lien avec l’atmosphère automnale et source de nostalgie. Avec Tatiana Moshkova, nous avons pu conjuguer la création littéraire et l’image cinématographique, et de notre collaboration est né un projet qui a été à même de répondre à mes attentes : élaborer un objet artistique dont le cercle — c’est-à-dire le public — s’agrandirait au-delà de son destinataire initial.

Il faut dire que le genre de poésie en vidéo est assez populaire en Russie depuis un moment. Le projet #Prosescontreproses se démarque quand même de la démarche des « poétesses des réseaux sociaux » contemporaines russes qui exploitent le genre de la poésie lyrique d’amour. C’est une poésie somme toute assez peu inventive, tournée vers le passé et l’héritage d’Anna Akhmatova, de Marina Tsvetaïeva et de Bella Akhmadulina, touchant un large public et pratiquant des lectures-concerts aux enjeux souvent commerciaux. Néanmoins, nous avons choisi les réseaux sociaux pour la diffusion de la version multimédia de notre projet. On leur reproche, à ces réseaux, d’être devenus un outil de marketing sans âme, mais pour moi c’est avant tout un moyen démocratique qui rend la création accessible au public international de tous les horizons. »

#Prosescontreproses est une version “web” du nom de notre projet avec son hashtag pour qu’il apparaisse dans les recherches des utilisateurs dans les réseaux sociaux.

#Prosescontreproses est une expérience créative collective qui engage plusieurs moyens d’expression — image, musique, voix, texte — et deux langues, le français et le russe. La voix y donne un prolongement à l’écriture. Les morceaux de musique composés exprès pour le texte rejoignent le rythme de la parole. C’est d’abord le rythme qu’on essaie de traduire. L’enjeu est de faire en sorte que tout fonctionne comme un ensemble, comme un moment poétique. Il faut que ça vibre et que ça palpite, que ça frissonne et que ça frémisse. Tout est très simple : une présence à un lieu commun, une voix neutre, une image la plus imparfaite. 

 

Valentina Chepiga

 

Valentina Chepiga, qui traduit les textes en russe, est docteure en lettres, traductrice et linguiste. Elle est Française d’origine russe qui vit entre Strasbourg, Paris et Saint-Pétersbourg.

Valentina Chepiga à propos de « Proses contre-proses » : « Peut-on qualifier mon travail sur les textes d’Elena de traduction ? Oui, si l’on considère que je fais passer ses « textes-sources » dans une « langue cible ». Non, si l’on considère que je fais passer ses « textes-sources » dans une « culture cible ». S’agirait-il donc d’une adaptation ? Je penche pour cette dernière car je pense que plutôt que de traduire, je transmets les composantes artistiques en les modifiant, en les transformant pour qu’elles revivent — pleinement et, souvent, différemment, en russe. Il s’agit d’entrer dans la création d’Elena pour la revivre, d’abord, dans une expérience individuelle, « individualisante », et pour la faire revivre, ensuite, en imaginant un autre public, d’une autre langue d’arrivée, d’une autre culture d’arrivée, différente, avec un autre background, tout autre, tout aussi passionnant. Ce passage est une expérience. Qui captive, qui fait réfléchir, et qui fait vibrer. Si j’arrive à avoir le même sentiment au retour, de la part des lecteurs russophones, l’objectif est atteint. Et le texte russe vit sa propre vie. »

 

Valentina Chepiga est Fondatrice et Présidente du Concours de traduction franco-russe INALCO RUSSE OPEN

Tatiana Moshkova

 

Tatiana Moshkova est l’« âme » du projet.  Elle filme, elle dirige, elle fait le montage du son et de la vidéo. Lauréate de plusieurs festivals internationaux de films d’animation, membre des jurys, elle travaille souvent aux côtés de sa sœur jumelle Marina Moshkova. La marque personnelle de Tatiana est la simplicité de sa manière de voir, pleine de sensation et de sens. Cette manière de filmer poétique montre l’inattendu des détails  qui remplissent la vidéo de nouvelles significations.

Tatiana Moshkova à propos du projet « Proses contre-proses » : « Pour chaque nouvelle édition du projet nous choisissons soit un café original à Saint-Pétersbourg, soit un paysage urbain. Le plus important est qu’il y ait un environnement, une ambiance, une atmosphère. Pendant le tournage je ne sais jamais quel en sera le résultat, d’abord je ne fais qu’accumuler les images. La vidéo naît lors du montage.

La première chose dont je m’occupe, c’est la voix. Puis, je travaille avec les images vidéo. Alors, quand je fais le montage de la vidéo, je travaille d’abord avec la voix, même pas avec le texte. Surtout que parfois l’image est en contraste avec le sens des paroles. Néanmoins, il m’est important de travailler avec les phrases et les pauses entre elles, c’est à partir de cela que le montage se fait. »

 

 

Alain « Rim » Laurens

 

Alain Laurens, qui travaille sous le nom de Rim Laurens est un DJ et un compositeur français qui travaille à Paris et au sud de la France. Il est  très sensible aux mots et aux images. Il a beaucoup travaillé avec les cinéastes et les professionnels d’animation sur des projets qui ont reçu des prix importants aux festivals (des courts — et des longs-métrages). Il collabore principalement avec la société de production cannoise Ad Astra Films.

Alain propose des musiques qui se développent avec le texte poétique et qui correspondent à l’ambiance des images qui se déroulent. Il préfère en général travailler à partir de la vidéo après le montage, afin de mieux mettre en rapport l’image et le son.

 

 

Le rôle de Saint-Pétersbourg

 

Valentina Chepiga s’est installée à Strasbourg, Alain Laurens habite à Narbonne, Elena Truuts et Tatiana Moshkova vivent à Saint-Pétersbourg, ville historiquement très francophone et francophile. Écrire depuis Saint-Pétersbourg est forcément autre chose que d’écrire depuis Paris ou depuis une autre ville française, sans oublier Genève, Bruxelles, Marrakech, Québec ou Madagascar et d’autres lieux de la francophonie, mais #Prosescontreproses n’est pas un projet périphérique, marginal. Au moins, on ne le voit pas comme ça, comme quelque chose de marginal par rapport à la France. D’une part, c’est un projet international : Tatiana Moshkova est parfaitement anglophone et tous les ans elle va aux festivals de cinéma dans le monde entier. Michael S.U. Hudson, directeur de cinéma, qui accompagne le projet en tant que conseiller et photographe sur les tournages, est un Britannique. Elena Truuts est francophone et participe à la vie des Français à Saint-Pétersbourg, tout en gardant les liens étroits avec les hommes et les femmes de lettres français appartenant à différentes « écoles » et tournants d’écriture. Cette publication est aussi pour nous l’occasion de remercier les poètes Rémi Froger, Philippe Beck et François Rannou, ainsi que Madjid Talmats, écrivain français d’origine kabyle, et bien d’autres personnes pour leurs encouragements. Le public du projet est également international, grâce aux réseaux sociaux, justement. Grâce à la traduction et à l’usage systématique des sous-titres, les textes deviennent accessibles à la fois aux francophones et aux russophones. On a découvert récemment que les francophones et les russophones regardent nos vidéos poétiques différemment. Les russophones les regardent deux fois, une fois comme une vidéo musicale, et la deuxième fois pour les sous-titres, pour le sens. Pour les francophones, il est important de bien distinguer le texte lu, ils sont très attentifs à ce que la musique et le texte interagissent de manière harmonieuse.  Saint-Pétersbourg est un lieu de tournage magnifique. Nous choisissons les endroits peu connus. Parfois nous allons dans les lieux les plus beaux de la capitale du Nord, de notre Venise du Nord. 

 

 

Elena Truuts : « Curieusement, je ne me sens pas en marge par rapport aux auteurs français et francophones natifs. J’écris en français parce que j’ai des lecteurs francophones et parce que cela fait partie de mon travail d’étude de la langue française. J’aime beaucoup décortiquer les expressions toutes faites, je retiens les mots et les phrases dites autour de moi, j’écoute la prosodie, je trouve de nouvelles signifiances. Et puis, d’une manière inattendue, les événements vécus, l’instant présent et tous ces éléments du langage disparates s’associent en un poème, je ne sais pas quand ni comment. »

[Décembre (Vivre)]

 

De Paris, je est une composante disparue. Des courriers s’acheminent et ne pourront parvenir. Ici, l’hiver va être beau. Ça sent le bois de sapin, les canneberges, les mandarines. Comment ai-je pu oublier que j’aimais autant l’hiver ? À Saint-Pétersbourg, on parle un pidgin french parfait, d’une francophonie personnelle, presque inexistante, celle des médiathèques. On va dans des réceptions. J’aime sentir le poids des peaux mortes, j’ai un manteau de fourrure. Je n’écris plus pour l’université. Je jalouse encore les titres de leurs appels à contribution, publications, communications de colloque que je m’amuse à amasser, puis à détacher les parties de ce corps qui va croissant, à les décortiquer. Je thésaurise ces trésors, ensuite. C’est aussi entièrement comme si je m’étais retrouvée au milieu de quelque chose comme une réunion qui vient de se terminer. Tout le monde est encore là, sur le point de partir, des regards se croisent. Il en reste encore de la cohérence dans la distribution des rôles, mais les liens commencent déjà à se défaire, autour d’une coupe de mauvais champagne. On s’en va perplexe sans jamais trop savoir si c’est le moment où. Dans l’air du moment, c’est tout ça sur un fond vide. Une nouvelle en mangera une autre, les thés seront interminables, et puis - hop, c’est parti ! - vivre.

 

Декабрь (Жизнь)

 

Меня в Париже больше нет. Копилка писем, но без адресата. Зима здесь будет красотой. Запахнет ёлкой, клюквой, мандарином. Как я могла забыть, что так любила зиму? Весь Петербург владеет пиджин френчем, едино-личным, уходящим, книжным. И ходим на приёмы. Мне нравится, как давит плечи вторичность меха моего манто. Я больше не пишу статей для высшей школы. Ещё завидую их звущим титрам: пишите, публикуйтесь, выступайте. Их собирать забавно, а потом сдирать налёт с научного скелета. И вот коплю, коплю. И это так похоже на то, когда сидишь среди своих и вот – конец чего-то – собрания, какой-то встречи? На месте все. Готовясь расходиться, друг друга ловят взгляды. Осмысленной нам кажется ещё ролей раздача, но связи рвутся, раз объединив дешёвого шампанского бокалы. Уходим в удивлении. Когда мы выбираем правильно момент? И моментальным снимком – это всё на фоне пустоты. Одна проходит новость. Съедена другая. Как бесконечны чаепития. Потом вдруг – раз! – и наступает жизнь.

 

[Février (La Malinche)]

 

L'image de La Malinche surgit, traîtresse malgré elle, à mi-chemin entre la rationalité et le désordre. De plus en plus instamment, sa voix se fait entendre. La Malinche. Loin des plages de Veracruz, son rêve des soieries acryliques et des crèmes. Un soleil jeune et froid. Elle sème les mots - mais de quoi elle se mêle ? - saisit les propos, traduit, manigance, fait sa maligne. Elle parle les langues, en produit des discours incessants, illimités. Elle se cherche - Cherche aussi à la définir ! Elle aurait essayé les tenues et les apparences des femmes ordinaires de toutes les nationalités. D'abord, pour plaire à son homme. Puis, pour échapper à sa propre définition.

 

 

Февраль (Малинче)

 

Образ Малинче, предательницы поневоле, на полпути между разумным и беспорядочным. Её голос становится всё более и более явным. Малинче. Вдали от пляжей Веракрус, мечтающая об акриловых шелках, о кремах. Солнце молодо и холодно.

Она сеет слово – да как она смеет! – схватывает на лету, переводит, всё что-то замышляет, хитрит. Малинче говорит на разных языках, говорит на них бесконечные, безграничные речи. Ищет себя. Ищи себя, чтобы понять её! Возможно, меняет одежды, меняет облик, становится женщиной любой национальности. Она это делает, чтобы нравиться своему мужчине и, потом уже, чтобы наконец вырваться из своей собственной определённости.

 

[Juin (Ailleurs)]

Un chien aborigène, écrasé sur une route du quartier sud, hurle encore. La ville ne supporte plus son nom de nord sur ses autoroutes tangentes. De l’Alger dans l’air, du Niort dans sa chair. Des saisonniers se saluent sur un chantier stagnant de Dalnevostochny prospekt, avenue de Dalni Vostok, d’Extrême-Orient russe. Encore une ligne de tramway en travaux, encore un abattoir, un alignement de dos fourbus, de peaux en tripe.  - De l’air, de l’air tangible à Porte d’Orléans ! Des orients lointains à l’intersection des nationales.

 

Июнь (Не-здесь)

 

Всё ещё воет местная собака, её сбили в южном районе на дороге. Городу стало уже невыносимым его нордическое имя на указателях прилегающих дорог. Душа Алжира в теле Ньора. Наемные рабочие приветствуют друг друга на вялотекущей стройке Дальневосточного проспекта. Авеню Дальнего Востока. Русский Экстрим Ориент. Ещё одна вспоротая трамвайная линия, ещё одна человеческая скотобойня, вывернутое нутро. – Воздуха! Вдохнуть полной грудью у Орлеанских ворот!

Восточная даль на перепутье местных дорог.

Présentation

Décembre

Février

Juin

Elena Truuts

 

Elena Truuts, née en 1981, est une poète, enseignante-chercheuse en langue et littérature françaises qui vit à Saint-Petersbourg.

Elle a publié des textes sur remue.net.

crédits photos : © Michael S.U. Hudson