Elen Riot  

 

En bons visiteurs du lieu, de ceux qui préparent leur voyage, nous voulions ramener des présents, compensation de notre absence, hommage pieux et délicat, d’uniques délices de l’île, de ceux qu’on gardera en mémoire longtemps. Pierre connaissait de longue date cette ferme, la ferme des moutons à la toison d’or (Ulysse y serait caché) où l’on vend de la viande tendre, des pots de miel, des confitures de framboises bleues, cueillies au cœur de la taïga, au creux de magiques buissons, la ronce y gite l’orchidée, sur l’étiquette Sainte Lucie prie. Aussitôt me reviennent ces chants d’il y a quelques saisons dans la cathédrale de Reims, ces jeunes filles en aube blanche, leurs longs cheveux en tresses d’or sous leur couronne de laurier, la cire coulait à grosses gouttes sur le front de la soliste, elle chantait à voix de sirène, une chanson de Lucie : « un petit ange arrivera et dans son cor il cornera ». 

Nous y allons, nous arrivons. C’est la ferme aux framboises bleues, et aux brebis en leur enclos. Un homme y est, qui nous reçoit et qui nous parle du passé. Pierre à pierre on a déconstruit le vieux fort viking sur la rive, la digue en reste maintenant, une fontaine, et son lavoir, reste la table à pesseler, près du moulin au four à grains, le moulin blanc au toit gris, les fileuses filent au rouet, les vieilles les toiles à désourler, la lune brille sur la mer, Gnaa y passe chevauchant, pressée de porter son message. Côte-à-côte sur les bancs l’été, elles reprennent ce vieux, chant des neuf mondes, chant que l’on croit toujours ultime, après il sera oublié. 

VII. La ferme aux framboises