Elen Riot  

X. À Stockholm

 

De retour à la capitale, dans un appartement de Stockholm, sous le grand lustre de cristal, on clôt l’équipée, Pierre offre l’agneau de Fårö, les amis portent témoignage. 

Ils célèbrent d’anciennes agapes.  Une île, une île, comme un enfant qui dort, comme une chanson préférée, dont on fredonne le refrain, dans ses deux mains, il a claqué, Ariel enfin est libéré, Caliban reste là, à penser, et du théâtre miniature, comme une maison de poupées, par le toit tout s’est envolé le couvercle s’est refermé. On chuchote dans les coulisses, on y dit du mal du maître, la bile coule, roule venin, mais l’écho déjà escamote qui revient encore gargouiller, le soir, la nuit tourbillonner dans les couloirs, en gros flocons, ce sont-là de petits esprits, que ces esprits, esprits frappeurs, ils ne frappent pas les esprits, leurs souffles, cris et grognements, ce sont les souris qu’ils font fuir. 

Il faut les gober comme un œuf, œuf de serpent, couper du film ses scories, sans quoi je brûlerai mes livres, je les noierai, dit Prospero seul sur son île. Coassant comme Sycorax, c’est la bouteille qu’ils embrassent, une allégresse les prenant, et la révolte a pris fin dans des effluves de vin. Après le banquet, ils sont cuits et les voilà de meilleure humeur envers le génie créateur, et même, ils le saluent et ils l’embrassent. Les enfants dorment dans leurs déguisements, enfarinés de sucre glace, et vous, n’allez pas faire de bruit, marchez plus légers que l’ombre, à pas de loup, que la vieille taupe roupille.

A table, on raconte des histoires, des cracs, des blagues, tout le monde le sait, et des ragots, bien plus encore, quoiqu’ils passent de bouche en bouche, les cercles discrets de qui sait, comme on monte un grand catafalque, on échafaude un grand bûcher, on lève la grande poutre au treuil, pour y brûler en sacrifice, une idole en grande ordalie. On ne commence pas par Bergman, on garde les morceaux de choix. Pierre a vu dans le bureau un grand portrait de Stravinski, il s’est souvenu d’un concert, ou ce même Stravinski a dit (de sa voix grave et gutturale) : « My name is Igor Stravinski, but you can call me Strawinski. » Ce sur quoi je peux rebondir, sur lui, j’en ai une bonne aussi. C’est devant l’hôtel Métropole, un poète russe le voit, fait signe à son ami et dit : « Regarde, c’est Igor Stravinski. Quoique. En fait, j’ai comme l’impression qu’il n’en reste plus que le nez. »

 

Nous serons tous sourds et muets, taquinant le trou de la taupe, que le phonographe chantera, que le cinéma donnera la couleur de ces jours-là, ce seront de minuscules particules versées dans des cornes de lune pour nous sortir de la chambre noire, en grande pompe et par les pieds. Ainsi Lisbeth nous a guidés mot pour mot et dans le décor, original et sans raccord, ce que la caméra a dit, ce que dicta la caméra, le maître l’avait révélé à ceux qui vinrent le filmer. Du récit, comment s’en lasser ? L’histoire sans fin s’en raconte, ses voltes et ses passages clefs, presque des rimes d’épopée, des coups du sort, des coups de mer, des coups de vent, chevilles, rejets, tours escamotés, vieux ragotons mis de côté, ainsi survécu Calliopée, jusqu’à ce jour, et ce brave Klok, que le grand Cric me Croque. C’était sur l’île de Fårö. A l’Ouest comme à l’Est, coule le sang, d’Abel coule le sang et pourtant.

Dans l’œil de la caméra s’arrachant aux bras de Morphée, Sir Oluf chevauche à la ronde pour y inviter à ses noces, Iris ira chercher Borée.