Miguel Espujo 

Sylvie Lobato ou l'abîme des corps

La remarque de Platon dans Phèdre, selon laquelle l’écriture provient de la peinture et que si on les questionne toutes deux, elles répondent par un silence accablant, nous renvoie à l’ambiguïté de tout langage et de toute signification, quelque soit le medium utilisé. Borges ne nous dit-il pas dans ces célébrations successives d’ « Autre poème des dons » : « À la musique, mystérieuse forme du temps »?

La matière sur laquelle repose chacun des arts est multiple et,  presque toujours, indéterminée.  Les peintures rupestres où les corps n’ont pour ainsi dire presque jamais été absents, que ce soit celles trouvées dans la grotte Chauvet ou les moins anciennes d’Altamira, de Loltun (Yucatan), de Bhimbetka (Inde), nous parlent de la nécessité d’une représentation qui se trouve être bien antérieure à la pensée philosophique et qui, peut-être, serait en correspondance avec l’animal que nous sommes par essence. Concernant les formes musicales ainsi que les mythes et légendes de périodes comparables, nous pouvons seulement avoir recours à l’imagination et aux analogies.

 

Peut-être, toutes ces expressions artistiques sont situées dans ce que les Grecs appelaient abyssos  et qui n’est pas autre chose que le sans fond de notre condition. C’est dans cette zone sans fin et sans fond que Sylvie Lobato a été puisé la nourriture pour peindre des corps qu’elle traduit au moyen de diverses techniques nous faisant entrevoir l’horreur des abimes. Paradoxalement, l’horreur est aussi une source excellente de sagesse. Connaissance par les gouffres  a intitulé Michaux un de ses très beaux livres, reliant  précisément peinture et écriture.

 

Devant les toiles de Sylvie Lobato nous nous confrontons immédiatement aux énigmes ataviques, ancestrales qui, très certainement, ont accompagné notre espèce depuis que nous sommes sur terre et qui disparaissent difficilement avec les voyages dans l’espace où l’homme technique joue à vaincre l’infini et le néant. Les crucifixions, les regards, les dévorations d’oiseaux (Envol en noir), les Minotaures qui peuvent arriver à soutenir avec une tendresse insolite Ariane ou Thésée, les différentes séries de Passage, Aquarythmes, Lévitation, Gardiens d’Outre-Chairs, les Etreintes sont différents chemins pour accéder au corps, notre unique être, lancé à l’abandon, dans des circonstances qu’aucune religion ne peut combler. 

Paris, 7 juin 2016.           Traduit par Caroline de Saint Pierre

  Miguel Espejo  

Miguel Espejo est né en 1948 en Argentine. Il est poète mais aussi romancier et essayiste. Son recueil de poèmes La brújula rota a obtenu en 1996 le Prix unique de poésie inédite, de la ville de Buenos Aires. Il a publié en 2016, en français, À l’ombre d’Éphèse, aux éditions Centrifuges dans une traduction de Jean-Marc Undriener, dont sont donnés ici des extraits.

Jean-Marc Undriener est né en mille-neuf-cent soixante-seize, va à peu près pendant vingt ans. Puis moins, puis plus du tout entre deux-mille-deux et deux- mille-huit. Puis de nouveau. Équilibre depuis. Relatif mais tangible.
Il vit & enseigne dans l’Isère.

Il a publié dans les revues décharge, plexus, remue.net.
Il a fait paraître _ligne aux éditions Potentille en 2014 et, en 2017, Antichambre aux éditions Faï Fioc.