Thomas Kling 

« exténuante, exaltante écriture » : une lecture de/avec Thomas Kling

Par Yann Miralles

Parce qu’on sait que « les livres qui nous ont faits sont des expériences de temps : on a voyagé dans [ces œuvres], et c’est cette traversée qui nous reste » (François Bon, Après le livre) et parce qu’on sait que les vrais poèmes, les grands poèmes, sont ceux qui lient le plus fortement leur énonciation et leurs énoncés, leurs conditions d’écriture et ce qu’ils ont à nous dire (par exemple Thomas Kling (d)écrivant l’« éclat du plomb » et les « cratères terrains cahoteux » de « La Première Guerre Mondiale » du haut du mirador de la « Base de fusées de Hombroich 1996-1998 ») et sont aussi ceux qui nouent le plus intensément possible le lieu et le temps de leur production avec ceux de leur réception, oui, parce qu’on sait tout cela – mais d’un savoir toujours rétrospectif, en tout cas imprévisible et rejoué à chaque lecture, jamais clos –, on ouvre Echange longue distance.

 

On l’a ouvert dans un train retour de Nice, trois heures de trajet environ, c’est la fin de l’hiver, il fait beau, le ciel est dégagé, le soleil très présent – c’est, plus encore que la venue, à peine anticipée, du printemps (on a été à Nice précisément pour cette manifestation annuelle appelée « Printemps des poètes »), comme une intrusion soudaine de l’été, un jour offert, rassérénant (car l’hiver peut être aussi saison symbolique). Tout cela, constaté déjà à l’aller, le matin, on le retrouve au retour : chaleur, lumière aimable et bientôt suavité du soir. Et la joie, donc, d’ouvrir un nouveau livre. Un livre qu’on sait pourtant d’automne, ou qu’on a cru tel, puisque déjà feuilleté, effleuré, avec sa « lueur de novembre les masques encore ocres des bouleaux », « les rameaux bruns [qui] s’écrasent / sur le silence des morts » et surtout sa « fumée / qui s’élève du sol retourné, poussière des naseaux, sueur » : autant de pages prises au hasard, ou plutôt de blocs brefs, de flashs sur lesquels on était tombé et qui avaient tant impressionné. Mais voilà qu’une fois ouvert, réellement ouvert – c’est-à-dire lu – le livre se mêle si bien à cette douce soirée !

 

C’est qu’on se voit tout soudain assailli, bombardé par ces phrases, par ces syntagmes tenus, tendus – faut-il parler de vers ? de prose ? qu’importe – où le point n’est que rebond, recommencement indéfini, les slashs et les tirets des manières de varier les points de vue et plus encore « les points de voix » (Serge Martin), et l’agencement des lignes, des signes graphiques, des sections, du livre entier une « historia rythmique ». Ces phrases qu’on lit, autrement dit qu’on voit et qu’on entend (le poète ne demande-t-il pas : « jusqu’où portent les oreilles ? »), elles se font en effet (et il faut être sensible à leur dit autant qu’à leur dire) 

Yann Miralles. Né en 1981. Vit dans le Gard.
S’intéresse au poème (à lire-écrire) depuis une quinzaine d’années.
Quelques textes ont paru dans les revues Décharge, N4728, Le Mange-Monde, Arpa, Remue.net, Contre-allées, Résonance Générale... Écrit des notes de lecture et des études sur Poezibao, Remue.net, Sitaudis, Voix et relation.
Collabore depuis 2015, par une chronique « poésie », à la revue Le Français Aujourd’hui. 

BIBLIOGRAPHIE

Travail au drap rouge, Publie.net, 2009.

Jondura jondura, Éditions Jacques Brémond, 2011.

Ô saisons ô, Atelier du Grand Tétras, 2014.
Des terrains vagues variations, Éditions Unes, 2016.

QUELQUES LIENS

o https://www.editionsunes.fr/catalogue/yann-miralles/

o http://cahiercritiquedepoesie.fr/ccp-32-5/yann-miralles-des-terrains-vagues

o http://poezibao.typepad.com/poezibao/2012/01/yann-miralles.html 

  Yann Miralles