Thomas Kling 

La fabrique du poème

à propos de « La Forêt-Noire 1932 », dans Échange longue distance, de Thomas Kling

Par François Heusbourg

Comment écrire un poème ? un chemin. séquence de randonnée. Ce sont d’anciennes photographies de la forêt noire. Sapins gris, sapins sombres. 1932, nous traversons le couloir entre deux guerres. Thomas Kling étale des albums sur la table, dispose les photographies devant lui. Nous sommes penchés sur des visages d’enfants. Enfants morts depuis longtemps. L’archive est matière à poème, l’archive est le début de l’imagination. L’histoire, c’est celle qu’on écrit. Nous allons passer les images en revue, ce sera un poème. Fig 1. Un groupe d’enfants en vacances pose devant les sapins. Puis, une chorale à la maternité. Des veuves. Fig 2. Un village au loin, la forêt, les sapins, la frontière. Fig 4. Un berger âgé de 10 ans, bâton et chapeau de paille. Fig 5, etc… C’est une expédition dans l’histoire, au fil des clichés. Hommes, animaux, villages, on se promène sur les visages. Ressuscités. L’histoire se tisse entre les visages anonymes, rassemblés dans la Forêt-Noire. La forêt est un vortex entre passé et présent, une matière en expansion, que l’on traverse, qui nous enveloppe. On ne peut regarder les photographies que frontalement, se pencher en arrière n’est pas possible. Comme incliner le regard ? Alors, il faut lire, dans l’instant figé. Lire l’histoire et, par rapprochements, par effet de montage, faire l’histoire. Pour rendre le chemin réel, il faut, c’est le mot de Kling, falsifier. 14 ans plus tôt c’était la guerre, dans 7 ans ce sera la guerre. Le grand-père de Thomas Kling est là lui aussi, il nous accompagne avec son bâton de randonnée, il marche le long du chemin de sapins du poème. Il a 46 ans, nous sommes en 1932. Il est d’une génération qui aura vu deux fois le siècle s’effondrer. Nous suivons le chemin des ancêtres. Kling remonte le temps, comme on remonte une horloge, et le cœur soudain se remet à battre. Tout ressurgit, vivant à nouveau. Passerelles jetées entre les morts des photos. Evocations d’hommes entourés de sapins en noir et blanc. Ces collines de sapins grondants, ce tunnel d’arbres immenses, c’est la matière de l’histoire. On traverse les passerelles, on se souvient en regardant. Les sapins sont toujours les mêmes, 70 plus tard. Ils sont là devant nous. Il suffit de lever les yeux de la table où nous avons disposé les albums de photographies, les archives et bocaux étiquetés, toutes ces préparations de l’histoire. C’est toujours le même lieu. Nous sommes des humains immergés dans le même paysage, immergés dans la matière malléable de l’histoire. Nous lui donnons sa permanence, sommes ses témoins, sa continuité. Kling interroge la mémoire du lieu. La mémoire insuffisante. C’est un poème d’ethnographe, composé à même le terrain. Des photos sur la table, des sapins par la fenêtre. La réalité est partout. Nous sommes à présent bien enfoncés dans le chemin des ancêtres. Des personnages nous accompagnent. Groupe d’enfants, jeune berger – ils n’ont pas de noms. Notre œil les rassemble, notre imagination. Thomas Kling nous emmène en reportage dans le passé, au milieu des hommes. Comment fabrique-t-il la réalité ? Hommes côte à côte, personnages muets dont il faut retrouver la voix perdue dans le temps. Le grand-père, lui aussi, en randonnée parmi les sapins de l’histoire. Il a lu Mein Kampf quelques années plus tôt et si cet homme arrive au pouvoir, il y aura la guerre dans toute l’europe. Nous sommes en 1932. Des frelons bourdonnent au-dessus de l’Europe. Des bruits de frelons. Le ciel est plus sombre, les frontières dans la brume. Et des morts bientôt s’ajouteront aux morts. De nouvelles photos seront prises. Des archives, toujours plus nombreuses. Des vies anonymes, bientôt oubliées sous le nombre. Thomas Kling nous suspend dans ce temps entre deux abîmes, dans ces matières d’arbres où passent et s’effacent les vies. Visages fantômes perdus dans les sapins sombres de la Forêt-Noire. Nous sommes au cœur soudain de notre histoire. Des voix résonnent à l’intérieur de nous, le temps s’est étendu, nous avons marché avec les morts retrouvés. Dans le silence, les quelques détails d’existences passées. Un chapeau de paille, des crânes qui s’effritent sous les doigts, des pièces de collection, ce ne sont que des petites choses. Nous inventons notre mémoire car la mémoire s’efface avec les hommes. Nous avons besoin d’autre chose, ne pas être seuls dans le passé : c’est l’invention du poème.

François Heusbourg est né en 1981 à Paris. Poéte, éditeur, traducteur, ses livres ont notamment paru aux éditions Isabelle Sauvage et Æncrages & Co. Il a traduit l’œuvre du poète irlandais Geo rey Squires. Il anime les Éditions Unes depuis 2013.
o (une très belle note de lecture par Antoine Emaz

  François Heusbourg