BABEL HEUREUSE

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Françoise Morvan

Enregistré lors d'un spectacle le 14 août à Lanrivain,

devant la chapelle Saint-Antoine, près de Rostrenen.

Au bord du temps

 

 

Lorsqu’il m’a été demandé de participer à un spectacle pour le 14 août à Lanrivain, devant la chapelle Saint-Antoine, près de Rostrenen, ma ville natale, j’ai repensé aux fêtes de l’Assomption qui étaient pour tous quand nous étions enfants le point le plus haut de l’année : la ville était pavoisée de bleu et de blanc, des milliers de paysans venaient de la campagne alentour, la procession montait jusqu’au sommet de la colline et le feu grandissait dans la nuit, puis tout le monde redescendait et la fête foraine était comme un adieu flamboyant à l’été. Après le départ des bohémiens, tout irait vers l’automne, le départ, la rentrée des classes...

Il s’agissait de composer un spectacle dit et chanté, en français, en russe et en breton. Or, André Markowicz et moi, nous avons pensé aussitôt qu’il y avait un écho de cette incandescence dans les textes de Pasternak écrits au cours de l’été de 1917 — des poèmes fulgurants qui ont donné lieu à Ma sœur la vie. Le spectacle devait être chanté par Annie Ebrel, originaire d’un village proche, et il m’a semblé qu’il était possible de tramer les textes autour des chants qui donneraient un exemple de tous les genres chantés de cette région précise de haute Cornouaille. Voilà donc sur quelle base s’est développée cette étrange expérience de poésie destinée à un public qui ne lit pas de poésie.

J’ai pris les poèmes dans un recueil intitulé Assomption que j’ai écrit précisément autour de ces journées d’enfance. Il fallait que la trame soit très simple mais qu’il y ait quelque chose comme une histoire où chacun se reconnaisse : le calme d’un matin d’été, puis la chaleur et l’exubérance des fleurs gitanes, la montée vers le feu et la nuit foraine, et, pour finir, le départ des bohémiens. Au fil des répétitions, j’ai enlevé beaucoup de textes car la poésie a une étrange résonnance et il suffisait de très peu de mots pour se faire écho tout en gardant la part du silence.

Par la suite, pour éviter de traduire les chants du breton car la traduction produisait un effet de lourdeur, j’ai tramé des poèmes comme en écho et Annie Ebrel a eu l’idée de les reprendre en entrelaçant le chant et le poème. Elle a senti la nécessité de dire certains passages et de glisser du texte au chant comme du breton au russe et du russe au français. Pour alléger et condenser, nous avons remplacé un long texte de Pasternak par un court poème d’Anna Akhmatova qui était plus proche du thème de l’incandescence. Et la contrebasse d’Hélène Labarrière est venue donner de la profondeur et unir ces voix.

Le premier chant était un chant de berger, puis il y a eu une son, une grande gwerz, la gwerz de la sorcière (la gwerz est une ballade, la son une chanson plus légère), une formule magique pour « chasser le feu », un chant de travail écrit au début du siècle par une jeune paysanne de Rostrenen, et un air de kan ha diskan, c’est-à-dire un chant à danser — autrement dit, une illustration du paysage sonore de la région de Rostrenen tel qu’on pouvait l’entendre naguère encore.

Nous nous disions que le spectacle serait trop déroutant pour le public, d’autant qu’il devait rester par un soleil de plomb assis sur des bancs dans une prairie en pente... Nous avons pensé aussi qu’il valait mieux que je ne dise pas les textes pour ne pas voir débouler une meute de militants bretons vociférants (comme cela s’était produit à Guingamp où je devais dire des poèmes d’Armand Robin). C’est donc André Markowicz qui a pris en charge ma partie, en plus des textes russes.

En fin de compte, tout s’est bien passé. Les spectateurs étaient nombreux (trois cents, d’après les organisateurs) et sont restés, ce qui était méritoire par une telle canicule (et avec des textes si étranges). Le plus surprenant pour moi était d’entendre des personnes qui venaient me citer des passages des poèmes en me disant que c’était juste, ou que tel mot ne convenait pas. Par exemple, une dame m’a dit que le beurre n’était pas « mouluré » — or, l’une des choses les plus étonnantes au cœur de ces journées d’août était de voir une fermière apporter sous une mousseline humide, que l’on soulevait à deux doigts comme pour découvrir les trésors de Golconde, une motte de beurre décorée à la cuiller de buis ; chaque femme avait son motif et ce beurre luisant avec ces fleurs sculptées dans la masse donnait l’impression d’être lisse, souple, riche, onctueux et luxueux, comme un objet précieux, un reliquaire, un objet d’église qui restait attendre l’Assomption dans l’ombre.  La spectatrice avait raison, mais pour moi le beurre était à tout jamais « mouluré ». Et ce, même si plus personne ne sait à quoi ressemblent les moulures des fleurs de beurre.

Le soir, j’étais trop fatiguée pour aller à la procession (qui, de toute façon, ne mène plus qu’au pied de la colline car le sommet est réservé à un observatoire météorologique à présent détruit) mais, le lendemain, j’ai voulu aller voir la fête foraine. Et, de fête foraine, il n’y en avait plus.

Ce spectacle a donc été donné une unique fois pour dire un monde disparu — et disparu, comme la religion qui baignait tous les actes de la vie depuis le fond des âges, sans que nous l’ayons vu disparaître. Ce qui donne une présence toute particulière aux poèmes de Pasternak puisque lui aussi écrivait comme sur une crête, au bord du gouffre du temps.

 

Françoise Morvan

Françoise Morvan

 

« Je me vois désignée tantôt comme “éditrice”, tantôt comme “traductrice”, comme “essayiste”, comme “historienne”, comme “folkloriste”, comme “conteuse”, comme “auteure”, comme “écrivaine”, comme “universitaire”, comme “poète”, “poétesse” ou spécialiste de ceci ou de cela. Je suis juste un écrivain qui a choisi d’écrire sans tenir compte des voies tracées d’avance. »

 

Ainsi s’exprime Françoise Morvan. Son œuvre remarquable d’inventivité, d’intelligence, de finesse, de poésie est à découvrir ici.