BABEL HEUREUSE

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Léopoldo María Panero

Poèmes et proses

 

*

 

J’ai été trouvère, je ne sais qui je suis

 

Seul dans la nuit je retrouve mon aimée

la nuit, au plus seul

dans la plaine où il n’y a personne

sinon une dame qui hurle

avec sa tête dans la main

seul dans la nuit je retrouve mon aimée

avec sa tête dans la main.

 

Je lui offre comme de l’encens

que d’autres rois lui offrirent

mes souvenirs dans la main

elle me tend sa tête

et ensuite, de l’autre main

lentement elle signale la nuit.

 

Seul dans la nuit, à l’heure none

je sors trouver mon aimée

et dans la plaine comme des cerfs

courent véloces mes souvenirs.

 

J’ai eu la voix, trouvère j’ai été

à présent chanter je ne sais

trouvère, je ne sais à présent qui je suis

et dans la nuit j’entends un fantôme

les morts récitant mes vers.

 

Le dernier homme (1983)

 

*

 

Projet pour un baiser

 

 

Je te tuerai demain au lever de la lune

et que le premier grèbe énoncera son mot

je te tuerai demain un peu avant l’aurore

quand tu seras couchée, perdue entre les rêves

et ce sera copule ou sperme dans les lèvres

comme baiser ou lacs, ou comme action de grâce,

je te tuerai demain au lever de la lune

et que le premier grèbe énoncera son mot

apportant dans son bec cet ordre de ta mort

qui pour baiser vaudra, ou pour action de grâce,

ou pour prière afin que le jour ne se lève

je te tuerai demain au lever de la lune

le troisième chien hurlant la neuvième heure

dans le dixième arbre effeuillé et sans sève

je te tuerai demain quand tombera la feuille

la treizième à terre dans ce sol de misère

et tu seras la feuille ou quelque grive pâle

de retour dans le vague secret du couchant

je te tuerai demain, et tu diras pardon

pour cette chair obscène, et pour ce sexe obscur

qui pour phallus aura le tranchant de ce fer

qui aura pour baiser le sépulcre, l’oubli

je te tuerai demain au lever de la lune

et tu verras combien tu es si belle morte

toute pleine de fleurs, et les deux bras en croix

et les lèvres fermées comme quand tu priais

ou quand tu suppliais à nouveau pour parler

je te tuerai demain au lever de la lune,

et ainsi de ce ciel que nomment les légendes

tu prieras dès demain pour moi et mon salut

je te tuerai demain au lever de la lune

quand tu verras un ange arborant une dague

nu et silencieux devant ton lit blafard

je te tuerai demain, tu éjaculeras

quand passera ce froid dedans ton entrejambe

je te tuerai demain j’aimerai ton fantôme

et j’irai à ta tombe les nuits où encor

brûleront dans ce phallus trémulant que j’ai

les rêves du sexe, les mystères du sperme

et ta dalle sera pour moi le premier lit

pour rêver des dieux, et des arbres, et des mères

pour jouer aussi avec les dés dans la nuit

 

je te tuerai demain au lever de la lune

et que le premier grèbe énoncera son mot.

 

 

Le dernier homme (1983)

*

 

Le Golem

 

 

Qu’est-ce qu’un fantôme ? demanda Stephen. Un homme qui s’est évanoui jusqu’à être impalpable, par mort, par absence, par changement d’habitudes.

 

 

On dit que tous les vingt ans, dans le ghetto juif de Prague apparaît un homme qui est tous les hommes ; on dit que tous les vingt ans on a peur de voir un homme.

Pas même l’oubli ne cache son visage et on entend une voix qui dit : Notre Roy, dont les pieds sont rouges et dont les yeux sont noirs, neit entre des montagnes couvertes d’arbres…, pendant que quelqu’un tourne les pages d’un livre d’alchimie avec les restes de sa voix : et le livre s’ouvre seul, à l’inspiration du silence.

Le matin, dans le jardin où quelqu’un meurt, on entend les oiseaux dire son nom : et l’eau tombe et l’efface.

Parce que cet homme eut un jour un nom et fut debout sur la terre, mais il n’en a plus.

Sa vie imite la mort, qui tient son nom emprisonné. Et le mort l’envie, parce qu’il est plus beau qu’elle et qu’il ressemble plus qu’elle à la mort.

Ses amis sont les souvenirs d’un cauchemar et les voix de la folie.

Au contraire, pour les hommes, la femme et la boisson sont des emblèmes de la vie. Une voix dit doucement au Golem : « Ne rêve pas ».

La femme et la boisson sont l’affirmation du « moi », et toi tu n’en as plus besoin parce que tu es toi-même. La vie se pose à tes pieds comme un oiseau mort. Quand le soir tombe et que tu dors, difficilement parce que tu es remué, on entend des cantiques d’église, parce que la voix de l’église est la voix de la mort.

Ta vie est encore l’inexplicable pénultième : pour toi qui as frôlé la dernière lettre.

Pour toi qui as rêvé de la dernière lettre et qui lui as dédié toute ton entreprise poétique.

Qui as tout sacrifié pour être un homme vrai : et voici qu’un homme vrai est un fantôme.

Un homme qui apparaît tous les vingt ans, dans le ghetto juif de Prague, pour rappeler aux hommes qu’il y a quelque chose de pire que le rêve et la cessation du rêve, et que cela s’appelle la conscience. Conscience, oui, mort et néant de la vie. Parce que si la mort est un rêve, cet état ne ressemble pas à elle non plus : ni au Paradis, ni à l’Enfer, ni dans les Limbes, rien qu’au néant, à l’amical néant qui nie et se rie de mes souvenirs.

Parce que les hommes parlent encore de moi comme si eux-mêmes existaient, mais une lueur de peur transparaît dans leurs yeux quand leur effleure l’idée que c’est moi qui vis, que c’est moi qui existe au milieu de spectres, au milieu d’hommes qui rêvent et rêvent encore et qui ne se réveillent jamais, pas même dans la mort.

Je suis un Lamed Wufnik, je suis celui qui rend la vie possible et sur moi repose le poids du monde.

 

(1989)

 

 

*

 

On me dit de ne pas écrire ça

(essai)

 

On a dit que le mot était le meurtre de la chose. Cependant tel n’est pas le cas pour tous les mots. En effet, il en existe qui circonscrivent un fait ; d’autres qui ne font que le désigner. Et parmi ceux-là, certains qui ne le désignent que comme non-existant, c’est-à-dire qui l’éloignent ou le séparent de nous comme un exorcisme. Il en est ainsi pour le diagnostic psychiatrique qui à la manière d’un exorcisme relègue les réalités qu’il décide dans le domaine de la fiction. Nous devons toutefois signaler que, contre ce que pense la plus triviale anti-psychiatrie, il est plus révolutionnaire de dire que la folie occupe quelque endroit plutôt que dire qu’elle n’existe pas. Car ce que la folie a d’inguérissable ou de non exorcisable est justement ce qu’elle contient de réalité, de nature, si divergente soit-elle. Parce que, en d’autres mots, ce qui se manifeste en elle comme « inquiétante étrangeté » n’est pas son caractère étrange, mais précisément ce qu’elle a de proche et de co-présent en nous. C’est certainement cette nature proche ou identique à tous, et non sa nature fantomatique, qui est la raison de la persécution du fou, que l’on tiendrait autrement pour inoffensif.

Autrement dit, la découverte la plus révolutionnaire de Sigmund Freud a été de dire que la folie existe et qu’elle est une réalité. C’est cela qui la lie à la Révolution : sa nature de réalité subversive qui comme l’inconscient consiste en sa capacité à être et à ne pas être à la fois, ou à être ce qui doit advenir à l’être. C’est pourquoi le fou hurle, et c’est ce que le hurlement signifie : une rébellion contre l’être, un incendie dans les fondements de la réalité.

Ainsi est détruite la prétention à l’hégémonie de la notion de « réalité » qui nous amenait à considérer comme « malades », c’est-à-dire sans validité logique ou sans existence, les voix provenant d’un mode différent de perception. La stigmatisation de la folie est la stigmatisation d’une conscience humide, mouillée ou souillée par une intensité, transitive et opérante, libre des chaînes d’une conscience séparée ou philosophique qui distingue entre le sujet et l’objet.

Il n’y a d’autre révolution que celle qui remet en question non la matière, comme disait le marxisme, mais la subjectivité. Je veux dire la subjectivité réifiée qui est celle que l’on nomme « conscience » ou « âme », et qui trouve sa représentation dans une notion de « réalité » qui n’a d’autre fonction que la censure ou l’interdiction. Ainsi, quand on dit que ce système interdit l’aventure, nous ne faisons pas référence à un système économique mais à un mode de perception. Et nous disons « mode de perception » au lieu de conception du monde ou philosophie, parce que ce ne sont pas les mots, mais la vue, qui engendre ou véhicule la matière ou ce qu’on dit qu’elle est.

Ce sont les mots, au contraire, qui surveillent ou gardent rien moins qu’une des modalités possibles de l’être, modalités qui sous la forme de « masques du langage » (Wittgenstein) de la psychiatrie, nous protègent de l’enfer et du néant. Voici donc que les mots, loin de nous éclaircir l’énigme, nous défendent contre elle à la manière d’un exorcisme, et la psychiatrie fondée dans la linguistique n’est qu’une forme plus raffinée de répression.

Nous ne voulons pas être les gardiens du seuil, mais y pénétrer une fois pour toutes, contempler Diane nue face à l’aboiement stérile des chiens.

 

(1987)

 

 

 

 

Léopoldo María Panero

 

On trouve aujourd’hui de Leopoldo María Panero (Espagne, 1948-2014) une bibliographie en français significative : Ainsi fut fondée Carnaby Street, éditions Le grand os (2015) ; Narcisse dans l’accord dernier des flûtes, L’arachnoïde (2016) ; chez Fissile, Bonne nouvelle du désastre (2013), Alcools (2014), Conjurations contre la vie (2016), Peter Punk (2016), Poèmes de l’asile de Mondragón (2016) et Mon cerveau est une rose et autres essais (2016). On peut se faire une idée de l’homme en visionnant les films en ligne Une journée avec Leopoldo Maria Panero (2005) et les extraits de El desencanto (1976).

 

Victor Martinez

Victor Martinez

 

Victor Martinez est poète (il a fait paraître récemment aux éditions fissile Carnets du muet et aux éditions la lettre volée À l'explosif) et traducteur (de l’anglais et de l’espagnol). Il a participé à la traduction de nombreux ouvrages de Panero et réalisé pour la revue Po&sie un dossier qui lui est consacré dans le numéro 145 -146 (avril 2014). Il codirige la revue Conséquence.