Elen Riot  

VIII. Le voyage au retour

 

Nous voilà déjà en retard, le temps sorti hors de ses gonds, on le rengonce à la course. 

Et Daniel au volant qui fonce, même il écrase la pédale, nous rions tous comme des bossus, dans deux minutes le ferry d’une heure, et après il n’y en a plus, le vent siffle, la vitesse nous grise, ce ferry, va-t-on l’attraper, l’aura-t-on, sera-t-on à temps, où manger, où coucher, ici on ne connaît personne, à part Ingmar Bergman , par la fenêtre rugit le vent, une minute, comme une claque dans le dos, et c’est fini, le bac s’en va, nous sommes dessus, la chaîne a claqué derrière nous.

Où sont les frères de victuailles, affamés détrousseurs de basques, tels Kerguézangor sabre au flanc, où sont marchands de Lubeck, leur barbe rousse sur la panse et leurs bottes fourrées de boyards, qui vendaient l’ambre et les fourrures ; où sont-ils tous, les brigands, et où est-il le grand chasseur, qui fit couler le sang du loup, celui de l’ours et du Grand Pan, où donc est donc le roi Valdemar, à qui l’on chante ces ballades, que j’entendis chanter un jour et qui me restent en mémoire ? Hegwaldr à Gotland l’a sculpté mais ici, il n’a rien gravé. Ne reste plus de tout cela, las, que le veston de Monsieur Nilsson, le pauvre singe de Fifi et Grigri, le roi des Matous, lui qui nous a laissé sa peau. Tout cela reste au fond des coffres, les dirhams des Varègues y dorment là où jadis ils ont coulé, coulés au large à babord, et l’on peut parfois les entendre qui tintent dans les mortes eaux, eutrophisées, parmi les algues égrugées, où du ventre des vieux cuirassés, coulés à pic, la rhonanine B sort et colore de sombres fleurs, de chimiques sorcelleries, magie de la chtoropicrine en des guerres picrocholines ; ici, les poudres des grenades rouillées s’égaillent pour mieux percer, étouffant l’air et la lumière marquant le point amphidromique. Pour ne pas s’avouer vaincu, chacun y va de sa recette : demain on cure la Baltique, on débonde la mer d’Aral. Comme pour un nid de vipères, il faut faire un feu dans le champ, alors la terre en s’ouvrant avalera l’œuf du serpent, faites le feu grand et brûlant, un feu qui arde au firmament, un feu faisant cendre du sang.

Souffle souffle le vent d’ouest, souffle la bise sur la mer grise, souffle de l’aube à l’heure du loup et mugit toujours aussi en sourdine cette chanson des sœurs grées : Un nouvel enfant nous est né, sur l’île aux lointaines contrées, on n’a trouvé qu’un linge usé, le tissu d’un vieux tablier pour le vêtir et le langer.