Roland Chopard 

COMMENT J'ÉCRIS

Une fois, il a bien fallu quitter les impasses. Arrêter de d’aller et venir sans résultat, sans but, dans une errance inquiétante, traumatisante. Quelque chose avait surgi qui était l’élaboration des prémices, une constitution assez frénétique qu’il avait fallu expérimenter puis oublier.

 

Repousser une série de certitudes, d’encombrements et de lacunes de la mémoire. Et finalement opter pour un travail hors du temps et des circonstances. Un peu comme si le monde avec ses soubresauts continuels n’avait pas grande importance. Comme si tout ne devait être tributaire que d’une méditation singulière. Une projection continue de mots, de choses cachées derrière ce qui, finalement, se dépose sur la page, que l’écriture paraisse spontanée ou pas. Pour que ce soit l’implicite qui domine, la suggestion.

 

Est-ce parce que j’ai été fortement perturbé par certains événements qui m’auraient contraint à me réfugier dans le silence ? Ou est-ce que le silence est primordial et qu’il estompe et même évacue des événements jugés sans importance ?

 

Comme s’il avait fallu un nouveau stimulus, un catalyseur, une nouvelle matière pour révéler et réveiller ces obsessions et pour oser ce retour inespéré, ma voix avait d’abord, dans un effort de concentration, tenté un soliloque, déclenché dans un moment particulier, comme dans le « Dialogue dans la montagne » de Paul Celan. 

 

Il fallait, pour que je puisse commencer, tenter une concentration sur ce qui avait disparu dans un incendie. Que pouvait-il rester de du désastre de l’anéantissement d’un manuscrit considéré comme mener à terme ?

 

Presque rien que des resonances, des bribes qu’une voix pouvait tenter de trouver pour en rendre compte, même de manière très lacunaire, sous la forme condensée.  

 

C’est ainsi, après de multiples désillusions, longtemps après les premiers essais, que cette voix avait pu retrouver, dans un sursaut de vie inouï, dans une frénésie inhabituelle, quelques réminiscences, précieusement distillées : les traces d’une ultime rémanence.

 

C’était comme un « feu qui couvait sous la cendre » : la voix avait soudain perçu dans un accès de virulence la traces des signes qui semblaient avoir disparu : l’impression d’une foule de sensations qui revenaient et qu’il fallait aussitôt transcrire,  par peur de les perdre à nouveau dans une autre catastrophe. Et aussi avec la conviction que c’était une occasion unique avant la déchéance complète, avant de se retrouver dans l’impossibilité de retrouver ces restes, avant la totale disparition.

 

Se contenter pourtant de ce qui pouvait revenir, parce que sans doute, ces bribes avaient acquis une certaine importante puisqu’ils restaient tapis dans la mémoire. Les saisir, et vite les transcrire, et tant pis pour tous les liens manquants, parce qu’il n’était pas question de restituer un récit. Il y avait en effet bien longtemps que, à part une structure mathématique facile à se remémorer, la voix avait abandonné l’idée de retrouver tous les arcanes d’une narration si fantasmagorique ! C’était comme si des vestiges s’offraient soudain pour constituer un nouvel agrégat !

 

En écrivant Sous le cendre j’avais eu besoin d’un minimum d’événements pour fonder mon texte, pour en faire le prétexte (ou le pré-texte). La disparition d’un manuscrit, un incendie, une fugue dans la forêt étaient comme des initiation et d’incitation à l’écriture. Une matière propre à déclencher tout le processus de l’écriture. Comme des noyaux, des fragments récupérés in extremis, dont tout le travail consistait à créer des relations entre eux.

 

Comme il y a dans ces relations une grande part de suggestion, d’émotion sublimée, il y a sans doute du même coup des frustrations constantes. Tel lecteur aimerait en découvrir plus sur tel ou tel fragment évoqué. Mais, non incité à raconter, j’ai laissé ces esquisses dans leur seule et simple fonction : celle de servir de base au processus de l’écriture. 

 

Pa rexemple, je ne donne pas beaucoup de détails sur la forêt qui était était devenue pour moi une sorte de métaphore de l’écriture parce qu’elle était une scène primitive, source de l’expérience, de la jouissance et du risque. Mais celle-ci est tout de même assez présente, même si elle est très imprécise, non située dans l’espace et le temps.

 

Il y a même, après l’écriture l’impression d’une libération. Comme si tous ces événements si perturbateurs disparaissaient peu à peu en se cristallisant dans l’écriture. Ainsi, ce qui me paraissait être des traumatismes, des blocages ne semblent plus me perturber. Le fait de les avoir évoqués par l’écriture correspondrait à leur biffure. Comme si j’avais « mis un trait sur » ces prétextes. Et pourtant je ne suis pas eu besoin d’en passer par des descriptions et des narrations pour parvenir à ce résultat.

 

Mais j’ai mis beaucoup de temps pour parvenir à cette écriture de la suggestion. Et une certaine expérience n’empêche nullement le fait que j’entre toujours, quand j’écris, d’emblée dans l’incertitude. C’est souvent un déclic inopiné qui engage un processus, altère ou précipite un mouvement, un rythme à l’écriture, détermine une errance inouie. Mais il y a aussi beaucoup d’obstacles qu’il faut dépasser pour arriver malgré tout à une sincérité, à une singularité.

 

Malgré les difficultés à retrouver des mots adéquats, la voix avait trouvé l’envie de faire cette incursion dans les résidus, comme une expertise minutieuse et qui pourtant ne pouvait être qu’incomplète, parce que, comme dans toute expertise, elle se contentait de dires, des paroles parcellaires. Avec l’envie d’en finir avec ces bribes et de parvenir à un résultat, aussi imparfait qu’il risquait d’être.

 

L’approche ne pouvait être qu’une tentative de puzzle à partir de pulsions, de celles tous les dangers de la forêt pour en découvrir ses secrets, bref de tout ce qui est prétexte à renforcer des intuitions vagues et briser le silence. 

 

Il y a eu, bien sûr, un avant et un après les cendres. Après la tentation du refoulement total, La tentation a été grande de retrouver à tout prix et le plus fidèlement possible les premières tentatives anéanties. 

 

Il avait fallu vaincre ce paradoxe entre l’envie de la table rase et celle de la reconstruction à l’identique. Mais la voix connaissait la carence de sa mémoire défaillante, elle  n’a eu de cesse que de tenter d’en retrouver au moins l’esprit. Comme si leur disparition par incinération, était devenue une provocation, un défi à relever pour oublier la blessure.

 

 La voix mature n’a pas oublié cette effervescence qu’elle ne peut qu’évoquer d’une manière inédite. C’est une autre exigence qui la mine maintenant : elle est désormais plus préoccupée par ces retrouvailles avec un monde intérieur plus assagi : chercher par de nouvelles errances, des équivalents aux circonvolutions mentales encore efficaces, aux obscures intensités potentielles. L’absence d’images pèse quelquefois. Mais le rituel toujours opérationnel est pourtant incontrôlable.

 

Avec le recul de quelques années, la voix mûre s’est dépouillée du réalisme autant que de la naïveté autofictionnelle adolescentes : oubliées les élaborations sophistiquées qui masquaient les pulsions et les nombreuses frustrations ;  il fallait une tentative poétique nouvelle.  La voix a eu un tel désir de fuir ces toutes visions illusoires qui l’avaient marquée, ces certitudes qui chaviraient progressivement, ces dogmes et ces principes hérités dont elle voulait se soustraire. Même si elle n’était pas encore dans la désillusion totale, il lui fallait trouver enfin cette modeste place dans l’espace et le temps. 

 

A plusieurs reprises, cette reconstruction est même passée enfin, de manière parcellaire, par l’épreuve difficile de la « haute voix ». C’était comme une première libération, une réaction salutaire,  un  début de « vengeance » contre l’inacceptable, la découverte de l’expression si attendue, et considérée comme un juste retour des choses. Ou c’était comme si elle avait réussi, dans un cas de force majeure, à faire valoir son droit à réparation des préjudices subis et récupérait des dommages et intérêts pour avoir été lésée durant tant d’années. 

 

Et la voix pouvait alors  tenter son ultime profération, en espérer des effets, à défaut d’en connaître les causes, parce que c’est comme si, pour la première et dernière fois, et avec une certaine sérénité empreinte de légèreté, pour s’en sortir, elle prenait définitivement, la parole pour devenir, enfin, haute et intelligible.

 

Pour parvenir à cette authenticité il faut aussi se débarrasser de toutes les fioritures, celles des procédés littéraires, même si elles ont été éprouvés au cours des siècles : elles ne sont là que pour enjoliver, embellir l’expression et donc perturber et même corrompre cette authenticité.

 

Ce n’est pas seulement l’inspiration qui domine, mais aussi des acquis et des tics de langage particuliers qui constituent ce qui peu à peu a pu constituer un style, difficile à catégorier malgré son apparente simplicité. Cela implique que cette expression risque de ne trouver à se situer dans la littérature contemporaine.

 

C’est un combat difficile, sans garde-fous, qui donne tous les pouvoir aux prémices, à la pensée inorganisée, par un tracé linéaire et toujours orienté vers un inconnu, un à venir. C’est cela qui peut apporter une jouissance, alors que le simple plaisir est réservé, comme l’a dit Barthes, aux choses que nous apprécions parce que nous les connaissons déjà. Cest donc vers cet inconnu que je vais en livrant cette part instinctive qui pousse à la création littéraire.

 

C’est bien un désir d’abstraction qui m’anime, c’est lui qui me maintient dans la recherche et la suggestion de l’essentiel. C’est comme si les pulsions voulaient rejoindre les pulsations, afin de définir un rythme, une musicalité.

 

Mais quelle est cette musique qui définit l’écoulement des mots qui émanent de la solitude et du silence ? Est-t-elle obsédante, répétitive, concrète ? Et demeure-t-elle toujours proche de la poésie ?

 

Il y a toujours un filtre, à la fois conscient et inconscient qui empêche les dérives et les dérapages vers l’anecdotique,  porteur de détails, de précisions, qui est, comme le système des images, une solution de facilité. 

 

Alors qu’il s’agit toujours de trouver un nouvel élan, une impulsion tout en maintenant la cohérence et le rythme. Il n’y a pas de complaisance.

 

C’est peut-être une parole portée alors que je ne suis pas un porte parole. C’est toujours un jeu avec les mots qui n’a pas valeur de vérité. Ce jeu est d’ailleurs fragile et la nécessité intérieure qui pousse à écrire s’accomode de temps en temps de l’éventualité d’abandonner cette manière de « faire ».

 

Toutes les reprises, fertiles en apparence, empêchent la non-apparition (plus que la disparition) de traces, de signes, toujours en attente diffuse dans l’espace mental, qu’il faut aller débusquer coûte que coûte parce qu’ils n’existent que s’ils ont été mis à (au) jour par le truchement de l’écriture. Toute tentative nouvelle est une lutte contre la déliquescence.

 

« Comment s’en sortir sans sortir » a écrit Gherasim Luca. Cette interrogation me poursuit comme un leitmotiv. Elle joue sur les mots et n’en devient pas moins une évidence.

 

– Quand je suis hanté par ce doute qui traverse toute mon écriture, il ne me reste plus qu’à tenter d’en sortir en lui donnant cette forme de rigueur et cette distance qui mettent en suspens les émois et les tortures intellectuelles. C’est aussi par une constance, voire par un acharnement que je peux m’en sortir –.

 

C’est ainsi que je justifie un mode de fonctionnement propre à générer des constantes dans un parcours qui se cherche constamment au fil de l’écriture. 

 

Quoi qu’il en soit, l’écriture est bien ce jeu continu entre l’immédiateté de son geste et le recours à des phrases, à des bribes déjà existantes qu’il faut bien, d’une manière ou d’une autre, intégrer au travail en cours. Tout l’art de l’expression est là, dans cette faculté d’assimilation de tentatives que je croyais sans conséquences et auxquelles, subitement, je peux quelquefois redonner vie, sans que, après coup, l’on puisse se rendre compte de cet apport. 

 

Tout se construit dans une urgence non décelable, à l’abri de tous les regards, dans un décor minimal, sans influence sur ce qui s’écrit. Et dans un silence implacable. Et pourtant il faut bien envisager une restitution qui passe toujours par une audition intérieure et tourmentée des vocables et par ce filtre efficace de l’auto-censure.

 

Ce qui s’exprime serait à la fois un  trop plein et un tremplin. Un lieu de déploiement pour des mots qui n’auraient peut-être pas été acceptés ailleurs et point de départ pour une quête inédite.  

 

Mais mon objectif est bien de me concentrer sur l’écriture, de la fouiller encore, non pour en démystifier tous les aspects, mais pour continuer, toujours aussi obstinément cet engagement avec toutes les incertitudes qu’elle contient encore.

 

C’est comme si, me sentant responsable d’un affouillement qui ne permettrait pas la pénétration d’éléments perturbateurs (ce qui est fondamental dans tout récit), au lieu de créer un suspense, je ne cherchais qu’à maintenir une attention constante, une imperturbable tension, sans pour autant faire naître des phrases, des pensées plus percutantes que d’autres, que l’on pourrait aisément faire sortir de leur contexte.

 

Et c’est avec tout cela : l’ensemble de répulsions et d’adhésions, que l’écriture, peu à peu, a pu trouver son cheminement, sortir de sa réserve, de son isolement.

 

Et je la fais soudre avec le secours d’une obstination à vouloir savoir comment elle fonctionne, avec le peu de moyens que je me suis donnés pour y parvenir. Cette restriction des techniques, des procédés d’écriture, cette économie de mots et de références est sans doute ce qui permet de mieux me confronter à la fois aux obstacles et aux déclics de la langue qui déterminent l’écriture et à trouver sa plénitude dans des limites imposées.

 

C’est toujours l’originalité de cette matière que je voudrais mettre en évidence et non un « moi ». Même si je n’ai pas éprouvé le besoin de mettre ici en cause l’utilisation du pivot pronominal « je », alors que je l’ai fait dans mes autres expériences : un « elle » pour la voix qui sort de son mutisme et un « il » pour celui qui écrit. 

 

Mais il est bien clair que cette matière vient bien d’un espace intérieur qui est le mien. Convoquer le cerveau, la main, l’oreille pour parvenir à cela n’est pas le signe d’un narcissisme effréné, mais simplement celui d’une mise au jour de préoccupations esthétiques, d’une tentative de libération d’une expression trop longtemps perturbée, en partie fixée mais confinée dans les oubliettes. Jusqu’à ce qu’un déclic et une forte motivation les fassent sortir de là.

 

Cette alternance constante entre ce qui est tu et ce qui peut être révélé est bien la marque de cette écriture introspective, toujours sur le qui vive, quelquefois proche de sa disparition quand des propos lancinants viennent perturber son avancée toujours cahotique pour en contester la pertinence.

  Roland Chopard  

Roland Chopard est responsable des éditions Æncrages & Co. Il est poète et a surtout publié des textes en liaison avec des plasticiens. Il a publié en 2016 une méditation poétique : Sous la cendre, aux éditions Lettres vives.
o http://www.aencrages.com/

o http://poezibao.typepad.com/poezibao/2016/08/note-de-lecture-roland-chopard- sous-la-cendre-6-suites-variations-pour-voix-seules-par-laurent-albar.html
(par Laurent Albarracin à propos de Sous la cendre)
o http://cahiercritiquedepoesie.fr/ccp-33-1/roland-chopard-sous-la-cendre