PRÉFACE //

génération crépuscule

par Pierre-Marc de BIASI

Et si le pire restait toujours à venir ? Un zest de nihilisme n’est pas rare dans les cocktails littéraires d’aujourd’hui. Mais ici, méfiez-vous ! Il s’agit vraiment d’autre chose. La Vie scolaire n’est pas un livre rassurant. La mort vous y attend au coin de chaque page, visiblement à son aise, dans cette infinie procession de paroles dérangées qui sautent au visage dès les premières lignes. C’est la langue du crépuscule, les cris du masque, la partition tragique d’un étouffement. La litanie des appels désespérés, des phrases fracassées, des mots répétés, des formules estropiées, des apostrophes sans destinataires, des dialogues zappés, des confidences ravalées comme des sanglots, des asyndètes douloureuses, des excuses mêmes, finit par composer l’image inexorable d’une suffocation totale au peroxyde d’azote. Le volcan était mûr. Il a craché ses vapeurs. Maintenant, c’est la nuit. Spécialement en plein jour, c’est la nuit.

 

À l’espérance sourde, insistante, mais muette parce que devenue informulable, d’une existence souveraine et flamboyante qui serait elle-même sa propre question, qui affirmerait son désir insatiable d’éblouissement — d’une vie solaire — s’est substituée, comme ça, un beau jour, à notre insu, la désillusion d’une survie crépusculaire qui ne parvient même plus à articuler la moindre doléance sur le sort qui est fait. Comme toujours, ce sale coup, ils l’ont accompli à la dérobée, entre chien et loup. Un simple ajout, et tout a été dit : une lettre, « c » (l’opacité de l’étant « c’est... », ou l’aplomb du je « sais ») qui vient subrepticement se loger entre le « s » (« est-ce ? ») et la pure béance lumineuse du « o », et — patatras ! — d’un coup, tout s’est obscurci : la vie, de solaire est tout entière devenue scolaire, incapable d’affirmer autre chose que la persistance organique des corps à demi asphyxiés à se traîner, poumons serrés, dans un dédale de routines et de non-sens, de malentendus et de blessures subies et infligées.

 

Les mots sont malades. Pas d’une maladie rare : de leur terrible maladie ordinaire de mots, d’un mal endémique qui travaille notre syntaxe et notre lexique dans toutes les bouches où se rumine le langage de la bêtise, les mots bien sentis, trop à propos, les mots si souvent dits, les mots bandits et les mots maudits. La Vie scolaire est un dictionnaire des idées reçues tordu par la poigne faramineuse d’Artaud le Momo, un documentaire du suicidé de la société, mais dans la version sous-titrée par Claude Allègre, un cauchemar de vie quotidienne saisi dans sa fugacité, une existence appliquée à ne pas se tromper, avec pour tout horizon cette trop plausible désespérance organisée, hiérarchisée, normalisée d’un monde qui, sans y prendre garde, s’est coulé comme un plâtre dans la métaphore généralisée du scolaire. Tout est scolaire.

Le narrateur est un drôle d’oiseau, encore tout jeune, dont on a brisé consciencieusement les ailes jusqu’à les désarticuler. Il y a un peu de rouge sous les plumes. Il rampe. Son ramage se rapporte à son plumage. Il bégaie. Les autres, ses collègues, les élèves, ses supérieurs, sa femme, la fille qu’il aime, son enfant « Lunette » née handicapée, le philosophe syndiqué, ne sont autour de lui que les images de sa propre reptation, au ras des préjugés, des stéréotypes, des clichés, des phrases toutes faites dans lesquels tous pataugent comme dans le bitume d’un naufrage. Le roman, s’il s’agit d’un roman — car j’y verrais quant à moi surtout un formidable livret d’opéra, la partition cruelle d’une sorte de théâtre de notre mémoire ordinaire — le texte, donc, nous transporte bel et bien au cœur d’un vertige : cette « aspiration au vide » où s’effondrent aussi bien les représentations que les pauvres figures de rhétorique avec lesquelles se fabrique ce qu’on appelle pompeusement la réalité. Bureaux, voitures, jardinet, conseils de discipline, appartements, balancelles, grandes surfaces, petites phrases, train régional, évaluation, moyennes, recyclage, langue de bois : c’est le tissu même de notre quotidien qui est devenu pédagogique, avec pour seul mot d’ordre « apprendre aux gens à aimer d’amour profond les mécanismes du pire ».

 

La Vie scolaire ne dénonce pas un état de fait : se bornant à décrire le néant qui nous environne et peut-être nous pénètre, elle ne porte aucun acte d’accusation caractérisé, mais laisse entrevoir que cet état de fait cherche à s’édifier en patrimoine, en legs. Tout a été mis au point, méticuleusement, pour que la peste invisible se communique et que nul n’y échappe. Mais communiquer, génie de notre temps, ne suffirait pas à satisfaire le grand maître. Il faut encore que cela se transmette, au-delà du cercle étroit de notre espace, dans le temps de ceux que nous formons à nous ressembler, à nous succéder. Transmettre l’amour du pire, voilà à quoi travaille notre réel transformé en une gigantesque école déboussolée. La Vie scolaire n’est pas seulement un anti-roman de formation, un roman de la route immobilisée dans une impasse. C’est le récit d’une malédiction dont les temps présents (ceux qui se mirent cavalièrement dans le miroir stendhalien) ne constituent qu’une première étape : une malédiction sans transcendance, aussi inassignable et immanente que les mots qui nous traversent (hypocrite lecteur, es-tu certain de n’avoir jamais bafouillé une de ces phrases tordues, un de ces lapsus lancinants que tu lis à regret dans le roman ?) et dont le pouvoir de nuisance reste apparemment le seul héritage qu’il nous soit loisible de léguer.

 

La Vie scolaire peut se lire comme une pauvre histoire d’amour impossible, genre roman photo, ou prosaïquement comme un reportage sans compromis sur le destin des personnels enseignants, genre Bourdieu, ou comme un florilège des aphasies contemporaines, que sais-je encore ? Mais chacun de ces chemins secondaires n’est vraiment praticable que rapporté à la confluence d’une voie principale de la narration qui nous raconte une tout autre histoire et se boucle sur elle-même en se retournant comme l’anneau de Mœbius. Tant va la croyance au malheur, qu’à la fin elle se brise, dans un éclat de rire. Tout souffre, tout périt, et tout finalement s’irradie d’une lueur d’espoir, rose fluo comme une aube d’été. À force d’être écrasé, le moi plus qu’incertain du narrateur se liquéfie, entre en sublimation, au point de se vaporiser sur toute chose. De flaque, il devient rosée. Oiseau blessé, on l’étrangle, il s’étouffe et il finit bien sûr par mourir, mais du décombre des mots, dans le blanc laiteux de la dernière page, quelque chose comme une silhouette opalescente paraît s’élever : non plus le pauvre volatile malade de tout à l’heure, mais une figure d’Icare réconcilié dont les ailes de titane ne failliront pas, et qui ira tout droit vers le soleil, sans ne plus jamais perdre aucune plume. Dédale, le maître des épouvantes, n’aura pas le dernier mot. Il faudra peut-être dix mille ans pour s’en débarrasser mais qu’est-ce que dix mille ans ?

 

Du labyrinthe fabriqué par les pères, les fils sortiront, par le haut. Ils auront assez de puissance d’érection, assez d’énergie lyrique et assez de sagesse pour en revenir à la pure question — « est-ce ? » — et pour en finir, d’un trait de biffure, souverain et définitif, avec les mirages ontologiques du « c’est », c’est ainsi. La vie s(c)olaire aura été la première balise d’un parcours initiatique, d’une épreuve qui sera certainement foudroyante pour plus d’un, mais dont on entrevoit déjà qu’il sera possible de sortir vivant, avec cette conscience apollinienne que donne la certitude de porter ses plaies guéries. L’aphasie avait brisé notre parole à l’arrière-gorge de notre langue, mais ses atroces borborygmes étaient comme les cris du nouveau-né : la promesse d’une autre langue, lucide et intense, qu’il nous reste à apprendre dans une école qui n’existe pas encore. En se rassemblant, les syllabes pures de cette langue-là suffiront à chasser les vieux désastres, à ressusciter les corps, à réunir les membres épars de Dionysos, sous la clarté de notre bonne étoile, toujours plus noire que l’obsidienne et cependant éblouissante, saturée de photons, comme le principe anhypothétique du vieux Platon. Le désordre dans les mots, disiez-vous, c’est la folie dans l’âme. Oui. Ainsi sommes-nous. Ce roman s’adresse aux générations du crépuscule.

 

 

Pierre-Marc de Biasi

Auteur : Emmanuel Tugny

Préface : Pierre-Marc de Biasi

Couverture extérieure : Romina Bassu

Couverture intérieure : Gwen Catalá

FORMAT PAPIER

ISBN | 978-2-37641-001-0

Format : 203 x 133 mm

Poids : 255 grammes

Date de parution : 24 juin 2016

Nombre de pages : 218 

Distribution : Hachette Livre

FORMAT NUMÉRIQUE

ISBN | 978-2-37641-900-3

Format : EPUB | MOBI (Kindle) | PDF

 

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